Ecrivain

Catégorie : Coups de coeur et lectures (Page 10 of 18)

MAUPASSANT Guy, Bel ami, Ed. Pocket.

J’ai lu in extenso ce grand classique et ce avec délice. Du coup, je fais exception en chroniquant un deuxième livre en prose du même auteur. Le premier est un petit recueil de nouvelles, genre à encourager ainsi que la poésie puisque le sacro-saint marché ne l’avantage pas. J’avais déjà lu pas mal de nouvelles et des romans comme Mont Auriol, mais seulement vu le film adapté de ce Bel ami. Belle leçon de littérature où tant de qualités sont réunies, à commencer par une documentation fournie sur les milieux affairistes et politiques mêlés du Paris du XIXème siècle. Sont brocardés entre autres les ministres et leurs affidés qui s’enrichissent énormément dans un délit d’initiés. Ce passé un peu lointain a un étrange parfum d’actualité… La qualité de l’écriture de ce roman paru en feuilleton n’est pas la moindre, parfois teintée de romantisme : « et il entendait une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents […] le souffle de Paris respirant, dans cette nuit d’été, comme un colosse épuisé de fatigue. » Monde bourgeois que l’auteur connaissait et dévoilait bien en montrant des hommes avides de pouvoir et de richesse et des femmes privées de droits politiques mais intriguant dans l’ombre des alcôves. Quant à l’évocation des moments d’amour, elle est souvent estompée, le sujet étant plus souvent l’ambition où l’amour n’est hélas qu’un alibi. Pourtant, l’art de l’auteur laisse quelques moments bien forts : « Ce fut un très long baiser, muet et profond, puis un sursaut, une brusque et folle étreinte, une courte lutte essoufflée, un accouplement violent et maladroit. » Et même des moments ambigus, émouvants ou dérisoires, comme quand la femme mûre et « honnête » séduite croit devoir dire : « Je vous jure… que je n’ai jamais eu d’amant », tandis que le narrateur ajoute : « Comme une jeune fille aurait dit : – Je vous jure que je suis vierge. » Il y a peu d’optimisme dans tout cela mais beaucoup de lucidité, surtout quand un vieux poète résume l’arrivisme : « Tant qu’on monte, on regarde le sommet et on se sent heureux ; mais lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin qui est la mort. » Voici un panorama édifiant de la haute société française du siècle suivant la Révolution, où l’argent remplace toutes valeurs, et à la fois une peinture très sensible. L’auteur masculin est aussi sensible à la féminité. J’ai retrouvé ici la longue ascension intérieure féminine vers l’explosion sensuelle déjà en œuvre dans Mont-Oriol. Cette féminité qui, se cherchant tout en maintenant l’amour, peut faire le bonheur de l’homme ou bien son malheur. Autre actualité…

MAUPASSANT Guy, Les Caresses, nouvelles, Ed. La Part commune.

Ce livre est un bijou de tout petit format rassemblant trois nouvelles parmi plus de trois cents de l’auteur. Maître en la matière, Maupassant donne chaque fois un plaisir renouvelé, celui de l’écrivain qui privilégie parfois le noir, fantastique ou réaliste, mais aussi excelle dans le tableau social vivant tracé d’une écriture apparemment effacée. Ici, le premier texte (qui donne son titre à l’ensemble) est fait de deux lettres, dont l’une est censée être de la main d’une dame pudibonde et l’autre, signée « Henri », lui répond en vantant les plaisirs et bonheurs de la chair. Dans cette situation toute banale on mesure alors combien l’écrivain est davantage qu’un viveur plus ou moins débauché, même bien plus qu’un peintre de la société. Lui qui écrit dans la presse et lit les philosophes, il conteste aussi la morale conservatrice, en l’espèce ici celle du rejet des sens. Car cette morale sent à plein nez la bondieuserie défendue par les réactionnaires qui fusillèrent les Communards peu avant. L’argumentation s’ouvre sur une citation de Musset : « Je me souviens encore de ces spasmes terribles […] / S’ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles. » On comprend bien quel est le choix de l’auteur. « L’amour c’est pas la gymnastique », chantait Jean Ferrat. « La caresse, Madame, c’est l’épreuve de l’amour. Quand notre ardeur s’éteint après l’étreinte, nous nous étions trompés. Quand elle grandit nous nous aimions. » « Les femmes caressées à satiété n’ont besoin de rien, ne désirent rien, ne regrettent rien. » Joli programme, non ? Un tantinet machiste, peut-être, quoique… Prenez quelques instants à lire cela pour un peu de bonheur.

MARTEIL Jean-Louis, La Chair de la Salamandre, La Louve éditions.

Après avoir publié ailleurs plusieurs ouvrages, l’auteur réédite chez la Louve ce beau roman historique. L’affaire se passe à Cahors en 1221. Un usurier, sa famille et ses proches se trouvent entraînés dans une tragédie où tuent successivement chacun des quatre éléments, à commencer par le vent. « Mais qui est le vent ? » Les éléments se révèleront évidemment tenus par une main et surtout une tête. On vit à l’heure (sonnée par les prières : « matine, prime, etc. ») en un temps et un lieu bien connus de l’écrivain, quelquefois très enclin à décliner ses connaissances. Mais il parvient à nous plonger en ce monde avec ses décors : «  Au bas du Pech de Magne, la boucle de l’Olt enserrait Cahors, se glissait entre les collines, en léchait le pied », ses clairs obscurs : « Bientôt d’autres lueurs, celles des hautes torchères du port, remplaceraient ces lucioles fugitives [les éphémères ] »  et aussi ses odeurs, comme celle d’un héros tombé à l’eau et puant le poisson pourri… Avec surtout ses lois étranges et sauvages, ses crimes enfin. On découvrira peu à peu des rapports affectifs en fait assez modernes, pour ne pas dire psychanalytiques. L’intérêt du livre, outre une histoire bien conduite, c’est de voir vivre et aimer (et aussi crever) ces gens d’un autre temps mais du même monde que le nôtre, usuriers et banquiers tenant le haut du pavé. Pas de prétendu puritanisme en une époque et un lieu qui ne pouvaient connaître ni Calvin ni Victoria : «  Ils firent l’amour… Avec fureur, comme pour arracher un éclat de lumière à cette nuit des âmes […] ils se fouillèrent, se touchèrent, s’aimèrent ». Belle lecture de vacances !

MARQUET Fabien, Cent noms d’oiseaux que je n’ai pas appris, poèmes, éd. Encres vives.*

Cette suite de courts textes poétiques invoque des oiseaux, à mon goût avec moins de virtuosité mais plus de sincérité que le long texte de Valère Novarina : Le Discours aux animaux qui eut la fortune que l’on sait. Le premier, un sixain proche du haïku, commence par « Te » au premier vers et « l’amour » au dernier. Est annoncée la couleur, non pas du plumage mais de l’aimée. C’est d’intimité et d’être au monde qu’il s’agit : « nous marchons dans un rêve », « nous ne serons jamais de grands aventuriers » et aussi d’écriture : « Un jour repose toi / laisse ta page blanche / d’elle n’espère rien », avec toujours une présence, celle de l’autre, elle : « Grâce à toi / l’heure est sertie de sable et de prières. » Car si l’on rencontre bien des oiseaux, la clé est peut-être ce poème où « seul le coucou chante / à mes tempes le sang cogne cogne / cent noms d’oiseaux que je n’ai pas appris ». Avec ce recueil la revue Encres vives en est à son 442ème numéro. C’est la plus ancienne revue de poésie qui subsiste en France. Son format cahier rappelle le 21 X 27 des poèmes ronéotés aux débuts par son fondateur. Celui-ci, Michel Cosem, toujours aux commandes, poète, romancier et éditeur donc, je le connus lorsqu’il animait l’atelier de poésie à l’association des étudiants de Toulouse il y a… quelque cinquante ans. Des textes à déguster pour leur concision et leur profondeur en ces temps de bavardage ambiant.

*Michel Cosem, 2 allée des Allobroges, 31770 COLOMIERS.

MALTE Marcus, Intérieur nord, nouvelles, Editions Zulma.

J’ai rencontré Marcus au « Festival Sang et noir » 2010, le premier salon du polar à Perpignan. Parrain du salon, il restait taciturne dans la chaleur des soirées. Comme ma compagne m’encouragea à lire ce « jeune » auteur, je fus accroché par ses nouvelles. Thèmes authentiques, écriture singulière, pas de crimes obligés ni surtout d’affectation de style « noir ». Mais une détresse et une tendresse vitales mêlées dans des aventures déchirantes semblant calquées sur le vif. Telle Musher, histoire d’un homme dans l’abîme immense de la nature et du sort, auquel des gens de rencontre demandent le plus grand et le pire des services… Sans oublier L’Ange pleureur où un jeune côtoie une femme en déchéance qui se révèle être… Je ne dévoile pas les mystères qui vous emporteront peut-être en larmes comme moi. L’écriture est à la fois simpliste et puissante, loin aussi d’autres modes conjuguant de grands écarts entre mièvrerie et obscénité. Dans Jardinier, la brève nouvelle qui commence par la mort du fils, criminelle mais accidentelle, ces quelques mots filés : « Nous n’avons plus jamais fait l’amour, elle [la mère] et moi. Depuis maintenant quatre ans. Au début, tout paraît indécent. » Et dans Jeanne, ma Jeanne, le narrateur vient d’apprendre qu’un Autre a pris sa place chez celle qu’il aime : « […] à l’intérieur. Si loin. Si loin de moi. / A ce moment-là, je me suis rendu compte que je pleurais. […] Je suis resté un bon moment, je crois, sur les bords du lac. Il n’y a pas grand-chose de plus triste qu’un lac. » Malte publie depuis bientôt quinze ans et je n’en savais rien ! Je laisse la conclusion à l’ami Claude Mesplède (Le Magazine littéraire) : « Qu’il écrive pour les adultes ou pour les plus jeunes, Marcus Malte mérite de figurer dans le carré d’as des stylistes français. »

MAILLAND Jean, Village, textes, Ed. Neige et Le bruit des autres.

L’année 2013, l‘auteur vient de publier aussi L’Âge du christ (Ed. L’Amourier), journal d’une année où il eut l’âge en question (1970) et connut en Pologne celle qui serait sa compagne pour laquelle il écrirait la plupart de ses chansons : la talentueuse et belle Anna Prucnal. Il y évoque des souvenirs d’amitié avec Roger et Elisabeth Vailland, ses collaborations avec Planchon, Gatti, Allio, et bien d’autres choses. Dans le recueil de textes variés qu’est Village, voici qu’il égrène poèmes, récits et aphorismes, tressant au bout du compte une suite étrange et touchante. On gobe d’abord des notes villageoises : « Bloqués, laissés pour compte, abandonnés, des hommes et des femmes continuaient à vivre […] mais ces temps il n’y a même plus personne pour les regretter, les vieux ont disparu […] », des désirs de sortie: « Fuir / Loin de cet espace miniature abandonné / Réduit à lui-même » et une définition sans appel : « Le village est un lieu où l’on est désigné. / Où quand on ne l’est pas du doigt, l’on est montré du regard. » Rien à voir avec l’utopie du retour au pays ! Mais pas non plus de réquisitoire d’évidence. La sévérité se double de tendresse lucide, avec des pensées, des portraits et des poèmes qui émeuvent, font songer et gamberger, comme un retour à la fois grave et léger sur un passé lointain se radinant cahin-caha, ainsi qu’il arrive à chacun sur le tard après avoir bourlingué : « Et quand je serai mort / Je boufferai l’homme par la racine », et puis : « la femme du docteur / on l’a retrouvée nue / à consoler son cœur / avec un inconnu […] » et encore : « Polysémie / Frau en vieux français voulait dire effroi / En allemand / Cela veut dire femme ». Sans oublier la dérision : « J’aurais voulu être / Le plus grand poète / De tout l’étang / Disait le crapaud à la grenouille […] ». Un tableau pointilliste où les touches de peinture sentent l’affection autant que l’acide. Quel que soit le désarroi, ces gens-là – et avec eux l’auteur (« Je suis les autres ») – sont comme il est dit dans les épigraphes extraits de Cendrars et de La Bruyère : « L’on voit certains animaux farouches […] ils montrent une face humaine, et en effet, ils sont des hommes. » Pour tous ceux qui garderaient en eux un instinct de fuite hors d’un monde pourri… ce voyage en miettes au passé-présent, le cœur grand ouvert sur l’humanité, à lire avec un coup à boire comme au « café Mairand ».

MAHOUX Bernard, La Malédiction des Trencavel, roman (Ed. Pocket ou Aubéron).

Il fut un temps où les djihadistes étaient envoyés par le pape… Cette suite de romans historiques le conte en quatre tomes, avec moult rebondissements et digressions, comme il se doit. Mais dès le premier (Adelaïs, comtesse de Toulouse), on voit qu’en contant notre passé ces livres « de terroir » disent plus qu’il n’y paraît notre présent. Les amatrices d’états d’âme d’héroïnes actuelles ne seront même pas déçues, tant la protagoniste peut évoquer le destin d’une femme de nos jours. Cette Azalaïs (Adelaïde à la française) était fille du Comte Raimon V de Toulouse et épouse du vicomte de Carcassonne : Rogier II Trencavel, adversaires en guerre fréquente. Elle fut une des premières femmes modernes, à tenter de gouverner elle-même son propre destin, non sans difficultés, emportée qu’elle était entre ses obligations et dans les cataclysmes du temps. Les aventures de l’héroïne qui, bien qu’elle sût monter et se battre, préférait protéger les troubadours et pratiquer plutôt l’amour que la guerre, rappellent la grande Histoire vue parfois par le biais des petites histoires. Mais elles traduisent aussi les passions et aspirations d’une souveraineté féminine en train de s’affirmer. L’auteur est expert en détails d’époque qu’il dispense parfois à foison, comme lorsqu’il décrit les vêtements de sortie du personnage : « Sur une chemise fine plissée au petit fer […] j’avais passé un bliaud de soie au corps fort moulant […] avec des manches rapportées s’ouvrant jusqu’à terre, taillées dans un tissu de soie noire en nid d’abeille. » Mais il tente aussi une compréhension empathique en évoquant la sensibilité de cette femme. De plus, il est capable d’envolées lyriques pour décrire la nature, forêts ou garrigues, avec flore et faune, jusqu’aux hordes de loups, et aussi pour évoquer des palais : « On y circulait sous des arcs entrecroisés, des voûtes aux nervures en étoile, des portes finement ouvragées, encadrées d’un alfiz blanc, de dentelles de stuc, de mosaïques scintillantes […]». De quoi passer le temps avec plaisir, certes. Mais surtout est ici révélée ou confirmée l’épopée du Sud médiéval, l’Occitanie et la Catalogne tant oubliées, temps des croisades contre « le Pays de Cocagne » sous prétexte d’éliminer l’hérésie cathare. On le sait, la mémoire peut être un talisman contre la répétition des catastrophes.

LOUYS Pierre, Manuel de civilité, Ska éditeur (électronique).

Voici un coup de cœur contre un coup de censure. L’éditeur électronique : SKA informe que Apple vient d’indirectement censurer notre ami Michel Baglin, auteur de talent et blogueur généreux en faveur de ses pairs, lequel a préfacé ce texte de Pierre Louÿs dans la collection « Culissime – Perle rose ». Sans même être libertin, tout démocrate a les raisons de la colère. Après L’Origine du monde et autres œuvres d’art, voici donc censuré au niveau mondial une œuvre littéraire bien de chez nous, quoique, aux dires mêmes de son préfacier, le texte ne soit pas un chef-d’œuvre. Selon lui, il « n’a pas toujours bien vieilli. La crudité du vocabulaire et des situations (« Ne masturbez jamais un jeune homme par la fenêtre. On ne sait jamais sur qui cela peut tomber ») n’est plus vraiment transgressive.» Pour moi, je l’ai lu avec une certaine circonspection. Des maximes comme : « Ne pissez pas dans le calorifère » ou bien « Ne faites pas caca dans la crème au chocolat » relèvent plus du pipi-caca que de l’érotique au sens noble. « Ne faites pas aller et venir une asperge dans votre bouche en regardant languissamment le jeune homme que vous voulez séduire. » serait déjà plus réjouissant. Mais ce Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, était provocateur pour l’époque (il fut publié en 1926). D’emblée, l’affirmation d’une évidente contrevérité situe la démarche. Un glossaire indique : « Nous avons jugé inutile d’expliquer les mots : con, fente, moniche, motte, (etc. etc.) […] » et se conclut par la raison prétendue que « Ces mots sont familiers à toutes les petites filles. » « Alors, enjoint notre ami préfacier, pourquoi lire encore aujourd’hui ce petit texte plus vraiment subversif, même s’il se moque de toutes les censures et de tous les tabous ? Pour la verve, pardi ! » Et il ajoute : «  Enfin, souvenons-nous que l’enragé puritain n’est pas mort et qu’il aurait même une certaine tendance, ces derniers temps, à se réveiller… »  Il n’avait pas prévu à quel point ce puritanisme revient en force. Puisque, pour une couverture bien innocente montrant un buste de jeune fille, Apple qui gère la boutique « iTunes Store » proposant les ouvrages Ska pour smartphone, vient de le refuser au catalogue. Raison de plus pour aller lire ce texte et d’autres sur le site de l’éditeur : http://skaediteur.net/ On y pourra entre autres lire une nouvelle signée par moi-même : Fais moi troubadour (en cliquant sur « articles précédents », en bas à gauche de la page de l’éditeur).

LEROY Jérôme : Un dernier verre en Atlantide édité à La Table ronde.

J’ai rencontré à nouveau Jérôme à Arras (où il a réalisé une très intéressante exposition sur Fajardie, laquelle m’a donné envie de lire cet auteur fétiche de polars qui manquait à ma culture). Il m’a offert ce recueil de poèmes où « L’Atlantide » est le continent disparu du communisme. J’ai appris à mieux connaître cet auteur dit libertin dans ces textes certes d’amour mais surtout de colère et de nostalgie, voire de mélancolie. « Il aurait fallu savoir que c’était le dernier verre. » Pour en avoir peut-être moins de regret ? Ou évaluer la perte à son juste prix. L’ampleur  des sentiments ne se limite pas aux souvenirs de lycéen. Elle s’ouvre en des flashes comme : « Du foutre sur ton visage / et l’Internationale dans l’avenue / L’avenue au soleil », voire en des traits imparables : « Ma vie est un front de mer incertain ». Et ce clin d’œil à Pasolini : « On oublie trop souvent nos maîtres à penser […] Ils devinaient le fascisme consumériste » et aussi à Roger Vailland : « Beaux seins belle édition […] Tu lis 325000 francs […] Qu’il fasse gris ou bleu / Nous importe peu / Vailland […] Une seule vérité dans le Temps / Beaux seins belle édition. » L’auteur sait trop le prix de ce temps pour le perdre. Il écrit partout, au Portugal et à Gijon, à Tel-Aviv et à Athènes, à Moscou et à Cuba… Sans oublier l’ironie (force du révolutionnaire selon Lénine encore) où il fait l’amour à Sarah Palin avec fantasme suprême : « lui demander de garder ses lunettes et son chignon ». Sans perdre non plus espoir en la force d’écrire : « Je veux écrire rimbaud et marx marx et rimbaud ». Il est des poètes qui me plaisent, certains qui me navrent, enfin d’autres qui me comblent. J. R. est du troisième type.

LEROY Jérôme, En Harmonie, Éditions des Équateurs.

Voici un livre écrit en résidence dans le Nord-Pas-de-Calais*. D’habitude, je me tourne plutôt vers des auteurs du sud. Mais j’ai rencontré Jérôme à Perpignan… Son roman hanté par Frédéric Fajardie m’accrocha. J’y ai trouvé aussi la hantise des années de braise françaises, soixante-huitardes (ainsi que pré et post). Et aussi d’un gauchisme ressuscité selon sainte Vanina, personnage actuel de fiction qui concentre rages et espoirs du père, le vrai qui fut ouvrier militant de la GP (Gauche Prolétarienne**), ou le père putatif qu’est l’auteur. Cette jeune militante – à beaux seins, à tant que faire – ose écrire à Fajardie pour demander de l’aide. La demande arrive tard. Trop tard pour empêcher le destin de s’accomplir, la vengeance contre le patron voyou, ex-GP lui-même qui n’hésite pas à comploter la délocalisation de sa boîte… Mais assez tôt pour que l’auteur de polars soit témoin. Dans la vieille querelle de l’utilité de la littérature, Leroy opte pour en faire un outil, voire une arme comme au beau temps du réalisme socialiste. Ainsi ces morceaux d’anthologie : « […] vous avez décidé malgré tout de continuer le combat par d’autres moyens. Vous, en écrivant vos romans qui ne lâchent rien […] », « ses propres préoccupations, à savoir relayer les colères du présent grâce à la littérature. »  Cela donne d’assez beaux moments comme la lettre à l’auteur de polars et aussi la conclusion : « Le 1er mai 2008, certains dirent que Fajardie était mort. D’autres affirmèrent pourtant, à Harnes, Rouvroy ou Beaurains, qu’il leur était arrivé, quand le soir tombait, de croiser un homme grand, au regard très doux derrière des lunettes rondes ». Raison rendue à Lénine qui disait aussi : « Il faut savoir rêver ».


* Avec l’aide du CNL et des instances locales (entre autres l’association « Colères du Présent »).
** Gauchistes activistes plutôt pro-chinois (pour les profanes) et sauf erreur pour ceux du sérail.

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