Ecrivain

Catégorie : Coups de coeur et lectures (Page 14 of 18)

FRALON José-Alain, Jacques Chevallier l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, biographie, éd. Fayard.

Voici un coup de cœur pour une biographie, bien mérité car l’Algérie est enfin d’actualité (même quand il ne s’agit pas de terrorisme !) et surtout parce que le livre resitue un homme dans une réalité si souvent travestie, quand elle n’est pas occultée. Cerise sur le gâteau, des passages sur Camus et l’Algérie, quand on a décliné tant de bêtises à ce propos, à commencer par les gorges chaudes médiatiques après la remise du Nobel, la fameuse citation « je défendrai ma mère avant la justice » coupée de son contexte : « j’ai dit et répété qu’il fallait faire justice au peuple algérien […] ». Ce livre informé confirme entre autres l’attitude du philosophe qui, partisan non pas d’une indépendance mais d’une fédération, participa d’ailleurs à une tentative de conciliation tout en intervenant souvent pour la grâce de condamnés et en faisant le procès du colonialisme. Le personnage de Chevallier, lui, est un aventurier ambigu et séduisant qui joua sa vie sur divers tableaux, parfois scabreux (avec les Croix de feu) mais avec sincérité et constance dans l’engagement. Maire d’Alger, il se rendit célèbre entre autres par ses constructions de logements populaires et jouissait tellement de la considération des administrés qu’il hérita de charges ministérielles (lesquelles il abandonna lorsqu’il les jugea intenables) et surtout que firent appel à lui en dernier espoir à la fois des membres de l’OAS et une fraction des musulmans ! Il faut lire ce bouquin comme un roman, celui de l’histoire réelle d’une Algérie dite française qui va se retrouver indépendante alors que le projet de fédération, également nourri par Chevallier, Camus et d’autres, eût peut-être été réalisable jusqu’à un certain moment… Il reste bien discret sur le rôle des « démocrates » Mitterrand et Guy Mollet enfonçant la nation dans le bourbier de la guerre. Mais on en retire de forts enseignements, comme la realpolitik de de Gaulle qui se servit de l’Algérie plus qu’il ne la servit, et aussi celui-ci : « Jamais dans leur esprit [celui des musulmans], j’en suis convaincu, n’avait germé l’intention de chasser les français d’Algérie  ». Nous sommes en 1954. Les choses évoluèrent par la suite (on lira aussi les résolutions du FLN et de même l’action de l’OAS qui firent tout pour en arriver là où l’on sait), au point que si l’on peut parler de « cocus de l’Histoire », c’est malheureusement le cas des petits Pieds-noirs, véritables « suicidés » pour Chevallier qui se débattit sans cesse à tenter de sauver la mise. Les choses  évoluèrent encore beaucoup ces dernières décennies… à rebours ! J’ai moi-même en effet entendu sur place des Algériens, pourtant bien à gauche, dire qu’un retour de Français serait aujourd’hui souhaitable… À lire comme antidote aux calembredaines courantes sur la question et aussi comme sérum de vie dans un contexte mortifère.

FRADIER Catherine : Camino 999, Ed. Après la lune.

Cet ouvrage est déjà fameux parce qu’il a obtenu le Prix du polar SNCF et qu’il valut à son auteur et à son éditeur un procès intenté (et perdu) par l’Opus Dei. L’héroïne (au patronyme non anodin pour un polar : Montalban) rencontre dans son enquête une affaire qui éclaboussa les Giscard d’Estaing, ainsi que l’Opus Dei où se révèlera tremper quelqu’un qui lui est cher… Bien documenté, c’est conduit avec vigueur et pertinence par une auteure qui sait de quoi elle cause, ayant été elle-même policier. Il y a toujours de l’autobiographie dans tout livre, mais on sait rarement quelle est sa part réelle : « Son père était un homme influent, redouté dans l’espace confiné de la finance, et Carla savait qu’il avait toujours souhaité autre chose que ce métier de flic […] elle avait renoncé dès la classe de seconde à son éducation religieuse, et ce, au grand dam de toute la famille Montalban. » Ayant vécu à Lyon, vieille capitale ouvrière mais aussi bourgeoise, j’ai suivi avec ferveur Catherine Fradier contant une épopée « lyonnaise » qui se finira loin, en distillant parfois un zeste d’horreur sans toutefois se complaire dans le genre. Avant un épisode où l’héroïne se planque dans une charogne – avec puanteur à l’appui – pour régler son compte à qui la traque, j’ai apprécié la sensibilité d’un épisode amoureux accompli dans une traboule, suite à un plan incitatif de fenêtre sur cour. À noter la référence à la mère : « Sa mère avait passé toutes ces années à aimer des enfants qui n’étaient pas les siens, pendant que Carla pleurait sur cet amour dont on l’avait privé. » Une aventure de 400 pages écrite avec conviction par une jeune femme qui tient son histoire sans recette de thriller et la conduit sans jouer les gros bras féministes ni les voyeuses vues.

FAST Howard, La Confession de Joe Cullen, Ed. Le livre de poche.

Cet auteur américain engagé, célèbre entre autres pour son Spartacus adapté au cinéma par Stanley Kubrick, était venu un jour à l’Hôpital républicain espagnol « Varsovie » à Toulouse… qui deviendrait plus tard l’hôpital Joseph Ducuing. Une histoire de solidarité à creuser… Dans son roman – le dernier sauf erreur – l’auteur, un jeune homme de cœur à soixante quinze ans, brocarde encore son pays (« la plus grande démocratie ») dans ses œuvres les moins reluisantes : guerre en Indochine et intervention indirecte en Amérique latine. Un ancien pilote yankee au Vietnam vient confesser qu’il a tué un prêtre. Son récit montre qu’il fut, après l’Indochine, embauché pour transporter des armes aux « contras » (paramilitaires équipés contre le régime Nicaraguayen) en échange de cocaïne. Trafic juteux conduit en fait par des militaires US avec le truchement de la CIA et sous couvert du gouvernement… Fast l’insoumis avait été couché sur la liste noire du Mac-Cartysme, emprisonné et privé de droits civiques (il dut longtemps publier sous pseudos, dont celui de « E.V. Cunningham »). Mais il ne se contente pourtant pas de dénonciation. Le livre est une interrogation sur la bonne – ou mauvaise – conscience catholique par un flic d’origine juive et de culture plutôt laïque et humaniste, comme on dirait chez nous. Et sur le fonctionnement de cette « grande démocratie » mis en question par le jeu des consciences. Sans oublier quand même de tailler un beau costard à l’Eglise dont un prêtre ne peut absoudre l’incroyant : « ― Quel ramassis de conneries », en conclut le héros. Ni de rappeler ce que fut le combat soi-disant pour la liberté au Vietnam : « Vous avez déjà vu des bébés transformés en steak hachés par des obus de cinquante millimètres ? » Tout n’est pas noir pourtant. La « théologie de la Libération » fit partir des prêtres, y compris américains, pour aider les peuples sud américains déshérités. Et le procureur général, aidé d’une jeune chef de service émue par le héros, finit par se laisser convaincre contre un des chefs criminels. Très américain, en bien. Pas d’effet de style mais de l’efficacité : « ― Et tu crois que je ressemble au père O’Healey [le prêtre assassiné] ? fit doucement Freedman [le flic juif]. / ― Plus que tu ne penses », dit-elle. »

FAJARDIE Frédéric H., Au-dessus de l’arc-en-ciel, Ed. La Table ronde.

C’est Jérôme Leroy qui, avec son livre En Harmonie, m’a donné envie de relire Fajardie. Et j’y ai pris un plaisir extrême. Une histoire de truands bien arrivés dont l’un, assiégé, appelle les autres au secours. Un vieux lien entre eux : le casse du « Golden Eagle », sensationnel coup de bluff et de billets de banque perpétré ensemble en 1944… J’ai appris à aimer l’auteur par le traitement qui sublime cette affaire. Rencontre d’une passion d’écrivain documenté et même, semble-t-il, de connaisseur pour les armes. Peut-être aussi d’une fascination pour des corps d’élite des armées, enviés par le militant gauchiste déjà sur le retour ? D’une idéologie de lutte, en tout cas. Les jumelles sont aussi, à la bonne heure, braquées sur l’Histoire : « L’après-guerre, telle qu’en France elle se dessinait déjà, le décevait profondément : le programme du CNR* jeté aux orties, l’ostracisme du chef de l’état […] / Tout cela, tous ces morts et ces ruines, pour ne pas même avoir changé de monde ? » Quoi qu’il en soit, c’est une belle histoire d’amitié, de confiance et de doute, décrite avec humanité et, même dans l’horreur du combat, avec amour pour les personnages. Telle vulgaire gâchette à contrats évoque sa jeunesse : « Vous allez vous marrer, patron, j’écoutais les yé-yé et je croyais tout ce qu’ils disaient dans leurs chansons. Quand Françoise Hardy disait : « […] Oui mais moi je vais seule car personne ne m’aime», je me disais que c’était très exactement mon cas. » Pour finir, c’est l’amitié, l’amitié vraie, l’amitié jusqu’à la mort, qui l’emporte :

« ― Pourquoi tu es venu, Tom ?

Pour toi. Et pour Pa. Pour moi. Pour eux tous, pour la terre entière, tu comprends ? »

*Conseil National de la Résistance (note de l’auteur).

ELLROY James, Ma Part d’Ombre, Rivages noirs.

Quel livre plus émouvant que celui qui déclare en liminaire d’une quête (enquête) de sa mère assassinée : « Je veux te donner vie » ? On ne résume pas six cents telles pages. Quelques notes cependant.  D’abord la photo du cadavre partiellement dénudé et l’évocation du crime ainsi que du petit enfant de la victime (lui-même). Evocation du décor aussi : El Monte, vallée de San Gabriel, où il y avait « des hommes bousillés par la Seconde Guerre mondiale et la Corée […] On pouvait s’en jeter quelques uns derrière la cravate […] On pouvait faire son choix parmi une grosse réserve de femmes. » La force d’Ellroy, et de tout un noir américain, c’est de ne pas oublier le décor social (premier protagoniste). Des tas de crimes vont croiser celui contre sa mère… Je me souviens avoir peiné ensuite, comme l’auteur sans doute, à l’énoncé des rapports de police, passés au crible dans une centaine de pages. Puis, photo de l’enfant et évocation de sa vie avec la mère, et puis – par force – avec le père – qui lui mit en tête que sa mère était une pute – et la résultante de tout ça : « L’unique grand thème de mes fantasmes était le CRIME. » Enfin, après une brève partie sur le policier qui mena l’enquête, celle sur sa mère, une laborieuse recherche conduite par lui-même. Il finira, dans une avalanche de faits et détails, par se réconcilier avec elle : « Dis-moi pourquoi ç’a été toi et pas quelqu’un d’autre. / Ramène moi en arrière et montre moi comment tu en es arrivée là. » Au bout du compte, il en apprend plus que le nom du coupable : « Je ne savais pas qui avait tué ma mère. Je savais comment elle était venue à King’s Row […] Je ne laisserai pas s’installer de fin. Je ne la trahirai pas, je ne l’abandonnerai pas une nouvelle fois. » Où l’on voit que l’auteur ne cherche pas la littérature. On sort de son livre épuisé. Mais en sort-on vraiment ?

DIDIER Marie, Ils ne l’ont jamais su, Ed. Gallimard NRF.

En des pages parfois légères, Marie conte une expérience souvent lourde, entre autres de Pied-rouge en Algérie, de soixante-huitarde toulousaine peu engagée, de médecin bénévole des gitans… Et aussi une conscience aigüe de « la vraie vie, celle qui rayonne en dedans, que personne ne voit et qui est pourtant la seule source où se désaltérer. » Ce livre me fut conseillé par ma sœur dont l’auteur a été sa gynécologue. Je n’ai pas de prédilection pour les livres de mémoires, encore moins écrits par un médecin. Mais je dois avouer avoir été très vite subjugué. Il est ici encore plus question de vie que de soins. D’une sensibilité généreuse elle évoque des personnes qu’elle a aidées ou qui l’ont aidée, au cours d’un trajet depuis une enfance compliquée (elle dit sa sœur et elle « peu douées pour la joie ») jusqu’à une maturité, ma foi fort harmonieuse et l’âge plus grand perturbé par la maladie. Rien d’anodin dans tout cela. Tantôt elle évoque les avortements clandestins, tantôt les amis éperdus, sans oublier ses enfants et son époux qui partage son histoire, ni son expérience d’écriture et d’édition. Le coup de chance d’avoir eu l’aide de Claude Roy pour entrer à la NRF chez Gallimard était mérité : « relire, corriger, barrer, nettoyer une phrase… l’écriture… peut se donner pour discipline l’exigence d’une lucidité qui braquera sa lumière sur le mensonge. » Cela donne une belle fluidité apparemment spontanée, voire des passages que l’on aimerait avoir écrits : « des jasmins qui s’écroulent, masses immaculées plus vaporeuses qu’un voile de mariée accroché au grillage. »

DUFFAU Hélène A Marana, roman, Editions TME.

Il s’agit d’une affaire de mœurs des campagnes du temps du second empire : pendant la plantation de la grande forêt des Landes, des jeunes femmes disparaissent, enlevées par des brigands. Si j’ai parfois été lassé par la lourdeur de considérations rationalistes ou écolo-scientistes (elles sont d’époque, j’entends bien), j’ai apprécié l’univers marécageux au propre et au figuré, insalubre et un peu flou, ainsi que l’originalité d’une sensibilité féminine à la condition de femmes victimes d’alors. Une conquête se gagne. Après une incubation de rigueur, j’ai été pris par l’écriture originale. Ce devrait être un pléonasme, mais ne l’est plus aujourd’hui où la pensée unique engendre aussi des formes uniques d’expression. Cette écriture passe par-dessus toutes concessions au goût, bon ou mauvais de notre temps, pour développer un phrasé personnel exigeant où la froideur du classicisme finit par s’enflammer dans une musique obsessionnelle. Ceci sans oublier le thème et toute l’information qui accompagne son récit : le développement de la forêt landaise sous l’empire du capitalisme (du Second Empire), avec des « faits divers » du temps et du lieu, tous traités avec sérieux et opportunément, et non pas comme lorsque des cadavres sont pris comme exquis et que des rêves troubles font plutôt florès pour divertir au lieu de réfléchir.
Il n’y a pas d’énigme à proprement parler, l’affaire étant subodorée dès le début. Encore moins de spiritisme ou d’irrationalisme ou même de je ne sais quel machiavélisme international… Mais quelle authenticité, à côté d’une littérature populaire formatée ! Et si, en notre temps de dictature de genre ou de chiffre de vente, l’originalité était aussi une valeur ?

DESPAX Jean-Luc, 9.3 blondes light, Ed. Temps des cerises*.

Le ton est donné dans le titre, pas de préciosité mais des références. Ce recueil de poèmes est difficile à cataloguer, tant il conjugue vers libre et scansion régulière, sujets intimes (l’amour) et la politique, forme soignée et provocation. Les titres signent la provoc : « Cigarette 1 », 2, etc. On n’est pas dans le correct, ni politique ni moral. « Aimer tue / Aimer nuit gravement à votre santé […] Aimer peut diminuer l’afflux sanguin et provoquer l’impuissance… » plagie la campagne de Tartufe de l’Etat contre la clope qu’il taxe en même temps. « La poésie doit avoir pour but la vérité pratique », c’était la devise d’Eluard, reprise par Action poétique et aussi la conviction de la beat generation. La présentation de couverture dit plus : « Il est temps d’engager fraternellement la poésie auprès du peuple qui souffre. » Je reste parfois un peu sur ma faim (l’auteur est prix Arthur Rimbaud !) dans l’expression simple et nue qui serait prose banale sans les césures. Mais on peut citer quelques réussites : « On ne parle pas des poètes morts / A dit le rédac chef adjoint / On ne parle pas non plus des poètes vivants…» Avec l’agrément de trouver des alexandrins : « Alors pour le plaisir de virer parano », on redécouvre celui du sonnet (« Cigarette 32, sonnet zippo »). L’anecdote devient profonde parfois, entre autres au sujet de l’auteur et son éditeur, l’homme ayant bourlingué et la jeune éditrice : « Comme j’ai du temps je vais bavarder / Place du Pouffre avec mon éditrice […] Et Juliette répond aux visiteurs / C’est engagé, oui le texte est hardcore […] »

*Dans sa collection de poésie l’éditeur publie aussi : Sur la barricade du temps, une anthologie bilingue du grec Titos Patrikios et Une autre ville de Vlada Urosevic, un Macédonien qui travailla à la revue Europe.

DESAUBRY Jeanne, L’Incendie d’Halloween, éd. Krakoen.

Ce livre pour « 9 ans et + » risque d’amuser jusqu’à 99 ans. L’histoire commence banalement à l’école mais dérive vite vers l’enlèvement et le tabassage du petit héros. Dur dur, quoique l’on sache qu’il en a réchappé, puisque c’est lui qui conte l’affaire. La gageure de narrer et d’écrire comme l’enfant est un choix risqué, malgré l’aide de « Martin, mon fils, meilleur conseiller littéraire du monde » (selon la dédicace de Jeanne). Voir certaines phrases, sans guillemets ni tiret : « Tiens, il est où le doberman ? » Alors que « pour la première fois de l’année, j’ai un vingt ! En français, en plus ! » assure le protagoniste narrateur. Quadrature du cercle de la langue « populaire » ? Aporie de la littérature… Je dois à la vérité de préciser que, même enfant où je préférais Hugo ou même Chateaubriand, je n’ai jamais été passionné par la dite « littérature-jeunesse ». Mais on trouvera intérêt à lire – et faire lire – cette aventure écrite avec cœur, connaissance des jeunes et aussi bien conduite, avec ses états d’âme, qu’ils soient d’un jeune ou pas : « ― Tu veux que je te dise ? Ma famille, y  des moments où je ne demanderais pas mieux que de la perdre ! » Quelques jolies lignes aussi : « Ombre dans le noir, sans faire le moindre bruit, hormis celui de mon cœur qui tape comme un tambour. » De quoi plaire aux enfants… et se faire plaisir en lecteur, autant que, je l’imagine, l’auteure – elle-même institutrice – a dû se faire plaisir : « La maîtresse, je l’adore ! »

Les éditions Krakoen méritent aussi quelques mots. Avec des noms d’auteurs que je connais et apprécie, comme Jan Thirion et Franck Membribe, cette « autoproduction éditoriale bénéficie du savoir faire mutualisé d’une coopérative qui place ses auteurs au cœur de la chaîne du livre ». Pas facile de se faire une place dans le monde de la petite édition. Et quasiment impossible de se la faire dans celui monopolisé de la diffusion. Pourtant, Krakoen a cinq ans d’existence et 40 titres à son catalogue. Che Guevarra disait : « Soyons réalistes, demandons l’impossible ».

DELTEIL Joseph, La Deltheillerie, Grasset.

J’ai aimé bien des livres de Delteil, ce météore qui, après avoir été la coqueluche de Paris dans les années folles, se retira en son Sud. Une fuite, certes, mais mesurée et consciente.
« J’ai fui. Ce que j’ai fui, c’est ce côté officiel de la littérature, ce côté foire, bazar, bagarre, c’est le métier d’homme de lettres, ses pompes et ses œuvres, ses servitudes sociales, ses obligations mondaines et journalistiques, son Académie… » Une fuite riche aussi de tout ce qu’il a connu, entre autres l’amitié des surréalistes… et l’amour de sa femme, introductrice de la Revue Nègre en France, qui va l’accompagner dans sa retraite. À Pieusse dans l’Aude puis dans sa propriété de l’Hérault, il écrit autrement, du naturel et de la langue, alliage alchimique du bonheur. Cela va de la recette des « tomates à la Lucie » comme on les fait au village dans la Montagne noire : « Le grand péché de la cuisine, c’est la luxure… »*, à une réflexion sur l’écriture dans ce qui sera un peu son testament, cette Deltheillerie conjuguant recul réflexif et ouverture de soi tout grand.
« À vingt ans, j’avais les mots à corbeillées, à romphles, et par dessus le marché. J’écrivais sur mon compte en banque, la banque Dieu. En chasse ! en chasse ! Voici les troupeaux d’épithètes, les volées d’images. Ah ! sentir la pensée soudain prise au piège des mots, comme autrefois en gaougnant je sentais ma truite tressaillir dans la paume de ma main ! »
Peu d’auteurs ont le privilège de combiner Pascal, Rimbaud et Heidegger avec la pensée du peuple méridional, une langue savante, précieuse presque, et le génie du parler occitan. Il y eut Rabelais, il y avait Delteil. Et qui, maintenant ?
* La Cuisine paléolithique (éd Arlea).

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