Ecrivain

Catégorie : Coups de coeur et lectures (Page 6 of 18)

VELTER André, Tant de soleils dans le sang, poèmes, Ed. Alphabet de l’Espace*.

Ceci est un livre-objet, en beau papier « Brut de Centaure ivoire », avec DVD d’un récital avec le guitariste Pedro Soler et aussi des dessins d’Ernest Pignon-Ernest sur « poèmes-tracts ». L’auteur est de ceux que j’aime et admire, écrivant pour dire – et disant – et aussi plus familier de l’Afghanistan et autres Orients que des salons parisiens. Il dit aussi à la Maison de la Poésie et à France-Culture, mais n’est pas de ceux qui gardent la chambre en prétendant connaître le monde. Quoique Descartes suggérât que les voyages ne forment pas la jeunesse mais la distraient tout au plus, on sait bien toutefois depuis les encyclopédistes que l’altérité nourrit la pensée. La poésie, en tout cas, qui nous offre ici de si beaux moments : « bête ou fauve / fils ou frère / du vieux Minotaure / on ne sait au fond de soi / à quel mystère / se raccorde le trouble, le désir / le vertige »  ; « J’ai dévoilé ce qui m’aveuglait / commandé un peu au jeu des reflets, /  mais un peu seulement / J’aurai vécu comme un train lancé dans la nuit » ; «  Décidément, décidément / plus de civilité, / plus de sursis de complaisance : / on va jeter le sac d’un coup / et d’un coup le vider […] Décidément, décidément / plus de réticence, / plus de survie ni d’habitude : / on va reprendre l’utopie au bond / et d’un bond l’embraser […] jusqu’à raviver un blasphème de Khayyam / une indécence de Théophile / un travelling de Hugo, / un bras d’honneur d’Apollinaire, / et d’Alberti le grand galop, / sans pactiser à jamais ». À qui souffre et ne se résout pas, un objet-baume et un livre tonique.

* www.alphabet-espace.fr

Vautrin Jean, Le Roi des ordures, Ed. Rivages noirs.

Une lecture à Polars du sud (Toulouse au début de l’automne) par la comédienne Danielle Catala m’a révélé ce livre que je ne connaissais pas. Sacrée lacune, heureusement comblée par l’achat séance tenante et la lecture qui s’ensuivit. D’entrée de jeu, on sait où l’on se trouve. À Mexico, cette mégapole digne de toutes les villes « polardesques », et aussi dans la Littérature avec un grand L, celle qui ne met pas le monde au congélateur. Dans l’introduction, l’auteur assure : « le roman noir, à l’envers de nos nombrils de Français bien nourris, continue à porter les germes d’une critique sociale comme il n’en existe à aucun étage de notre littérature en col blanc. » Et nous voici embarqués dans cette ville folle, aux bas quartiers peut-être encore plus bas qu’ailleurs. Sur une énorme décharge règne un « roi », prototype de l’infect parvenu exploiteur dans l’ordure, violeur incestueux, etc. La règle du jeu sera pour le héros de parvenir à le liquider, autant par jalousie que par haine et par intérêt. Pas tout à fait le « héros positif », on le voit, mais un type si touchant, invoquant tour à tour son père, le Marlowe de Chandler et aussi, et surtout, l’amour… Intrigue loin du jeu d’échec classique des anciens romans policiers, aussi des arcanes plus ou moins troubles des thrillers contemporains. Une occasion de brosser un coin du terrible tableau de la société mexicaine, gouvernée comme toutes par le fric et le pouvoir. L’occasion aussi de décrire avec un talent inouï : « Labyrinthe d’autoroutes embouteillées, d’échangeurs saturés d’hydrocarbures, au fil du temps Mexico a pris le goût des amours interlopes. Et puisque les conquérants ont laissé leur semence dans ses flancs, elle a choisi, terre d’asile, d’aimer tous ses fils, produits d’une alliance forcée par le feu et par le sang. » Vautrin joue si peu qu’il tire les ficelles pour donner de l’amour à une énorme dame en mal de ça : « C’est si facile de rendre un avenir à quelqu’un ! » Sans compter que l’histoire n’est pas absente, sans quoi l’écriture est toujours myope, par l’évocation du riche et douloureux passé précolombien avec Tenochtitlan, Tlaloc, etc. Impossible de rendre compte d’un pavé de 350 pages où chaque ligne étincelle. Que dire ? Sinon qu’on aimerait avoir écrit cela : « Maquillée de néons, crêpée de buildings, couchée sur le limon de la vallée […] la ville-lune dort dans son lit de lave […] beauté aztèque au sexe fouillé par les enfants de Cortès, elle geint dans son sommeil. »

VARENNE Antonin, Le Mur, le Kabyle et le marin, roman noir, Ed. Viviane Hamy.

Rien de commun a priori entre un boxeur flic et casseur et un jeune ouvrier contre la guerre. À plus forte raison entre des appelés envoyés dans un DOP, centre de torture des « bérets noirs » du deuxième bureau en Algérie, où certains excellent tandis que d’autres cherchent à se planquer, et des « Arabes » (dont « le Kabyle ») auxquels ils ont affaire. J’avais tardé à lire ce roman primé plusieurs fois, n’étant que rarement au diapason avec les goûts communs, même ceux de polardeux gauchisants. J’ai aussi mis du temps à épouser l’écriture qui m’apparut éclatée entre plusieurs récits. Enfin, malgré la douleur de l’histoire quotidienne en guerre d’Algérie, inspirée de la confidence que le père de l’auteur lui fit avant sa mort, je me suis laissé embarquer. C’est écrit tantôt comme on frappe : « Respire George. / Cinq… Six… / La tête qui tourne. / Sept… / L’autre qui m’attend… / Huit. / Debout. », tantôt en charge classique : « Des reliques de temps révolus, de vieux mythes de héros sabre au clair, [il s’agit des officiers] écrivant des confins de l’empire des lettres graves à de lointaines épouses » et tantôt avec poésie : « La ville, très vite, est une silhouette sur un ciel de nuit orangé, piquée de petites lumières jaunes. Puis une aura de minuscules étoiles ». L’hétérogénéité des actions et du mode de narration exprime sans doute les brisures des personnages, partagés et tiraillés entre la guerre et la torture, la lutte sociale et le combat de boxe, et une humanité moyenne malgré tout. Au bout du compte, on se retrouve aujourd’hui où se rattrapent et se confrontent les protagonistes vieillis. L’embarqué malgré lui dans une sale guerre a eu soin de la mettre aux oubliettes tandis que le tortionnaire s’est acheté une belle planque. Le Kabyle, lui, voudrait faire justice mais le pacifiste et le flic ripoux ne savent plus ce qu’ils veulent… dans une valse hésitation bien typique du marigot moral où patauge notre temps présent, pour finir par une sorte de happy end, si on veut. Un livre qui révèle une époque.

VAILLAND Roger, Drôle de jeu, Le livre de poche.

Dans l’arène de la Résistance, le drame est emblématique de la condition humaine et aussi intime : le vieux combattant libertin sera-t-il préféré par la jeune fille aux jeunes, l’un romantique et l’autre militant naïf ? L’aventurier savait de quoi il causait. Pour moi le plus clairvoyant et le plus courageux des romans sur ce moment. Car l’auteur, membre d’un réseau, prit soudain du recul pour une remise en question avant même la Libération. Bien des auteurs et des résistants, de la dernière heure ou pas, n’en ont pas fait autant !
J’ai découvert Vailland tardivement, lorsque je m’intéressai particulièrement au libertinage, avec Eloge du cardinal de Bernis*. Un grand auteur méconnu, ou du moins occulté. Un de plus. Car l’auteur, catalogué « réaliste socialiste » pour 325.000 francs**, écrivit aussi La Fête et La truite, d’une tout autre eau. Pour ne rien dire des nombreux films adaptés de son œuvre et ne citer d’autre que La Loi (prix Goncourt) et les Ecrits intimes***. Dans ces derniers il confie ne jamais plus vouloir travailler sous le portrait d’un homme (il avait décroché celui de Staline dans son bureau) parmi d’autres choses passionnantes sur la politique, la philosophie et l’amour. Ce qui m’emballe pour lui : son évolution dans une démarche d’une pensée originale, vraie, non pas consensuelle et acritique comme il est généralement de mise aujourd’hui. Quant à son écriture, par-delà des tableaux sociaux très informés, je reste ébahi devant la plastique théâtrale d’une concision hachée et ciselée.
« Mais je voudrais bien savoir ce qui, à vos yeux, n’est pas un jeu ?
― La vie, la vie toute simple.
― Comprends pas. […] »
« Nous sommes dans le temps du dégoût […] Ceux qui auront dormi pendant la nuit de la honte ne connaîtront pas le jour de gloire… »Conquis, je suis parti sur les lieux d’écriture de ses livres (dans l’Ain) pour écrire un roman de la route où j’évoquai l’écho de Vailland, père putatif, et en même temps de mon vrai père****.

* Les Cahiers rouges (Grasset) ; **Film éponyme de Jean Prat ; ***Gallimard.
**** Un homme seul, Ed. Paroles d’Aube, 1995 (épuisé, voir en bibliothèques mais ne se trouve pas dans les bibliothèques de Toulouse).

TRILLARD Marc, Eldorado 51, roman, éd. Phébus.

Ce roman, un prix Interallié, fait exception aux prix ayant couronné – sauf exception – de médiocres favoris du sérail.* Contrairement aux plumitifs du quartier latin, ou bien d’ailleurs en l’hexagone, l’ami Marc se distingue en partant travailler et vivre outre-mer. Cela donne un roman poignant où une française immigrée, installée avec son homme au bord de la piste Tranchaco, voit se déliter tout ce qui eût dû recommencer une vie. Après un départ comme tous, simple et terrible : « Revers de fortune, là-bas, au pays. », elle a monté un « petit » élevage de quelques milliers de bovins en Amérique du sud, dans le Chaco Paraguayen. Mais le temps et les siens la trahissent. Devant la catastrophe, elle veut s’échapper en vendant, mais c’est impossible. Les éléments rendent tout et tous liquides. Les bêtes crèvent. L’ « époux fossile » reste muet et inexistant. Suite à sa fugue pour tenter la vente, son propre fils lui casse les jambes. De plus, il la trahit en forniquant en silence sous son toit, tandis que la Guarani qu’il baise : « raconte tout et le reste, elle soulève et pousse et secoue furieusement le puissant corps qui lui cloue l’abdomen, ahane son formidable martyre, puis rit, s’étouffe, crie la gorge ouverte comme si elle entrapercevait sa fin. » Pour finir, Ida prépare l’incendie de l’estancia, mais n’accomplit pas son geste, en se demandant pourquoi. « Peut-être l’Indien qui vit sauvage et libre dans le monte pourra-t-il éclairer ma lanterne. » Et elle part en rampant sur les coudes et le ventre vers le territoire des Lengua ou des Nivaclé. « Je n’ai pas de préférence, pourvu qu’ils soient sincères. » Forte histoire, parfois délicate et sensible, souvent violente, en silence. Sacré roman, d’une lucidité extrême : « Chacun a son histoire, plus ou moins glorieuse, plus ou moins avouable, dont nous ne savons que des bribes […] » et aussi d’une émotion forte. Comme quand, son mari mort, l’héroïne lave « ce visage et ce torse, ces bras et ces jambes, ces mains qui m’ont autrefois tenue et caressée ».

*  L’Interallié mérite l’indulgence depuis qu’il avait jadis couronné Drôle de jeu de Roger Vailland.

TISON Marc, Les Paradoxes du lampadaire, éd. Contre-poésie.*

Un exergue de Ferlinghetti, poète et éditeur de la beat generation newyorkaise était pour moi un bon passeport. Le contenu de cette brochure tient cette promesse. Ce sont des textes déjà publiés en revues, poésie de la ville dite avec amour mais sans flatterie. « Mille cohabitations de solitudes ». Maintes villes, Paris, Barcelone, New York… saisies en clichés, par bribes, par éclats, éclats de rire, même : « des sino-américaines se la pètent / en bande cucu au parc Guëll / Elles ont des chapeaux roses dégoutants / et des petites fesses ». « Les communards prennent les trains de banlieue », « La ville appartient aux enfants sauvages ». Depuis Lorca on sait New York aussi ville de poème. « A NY, j’ai entendu les voix des poètes le long de Bowery me courir après à n’importe quelle heure. » Une autre brochure est aussi belle et plus personnelle, intitulée « L’Equilibre est précaire » : « Ta langue cicatricielle lèche ma langue de mots… » Où est passée la poésie en France ? Pas sur les ondes officielles, en tout cas ! Fermons radio et télé et lisons… « le chant frotté des mains, poignant des chairs » qui conclut : « Il y a tant de révolutions à faire ». À petites et fortes doses, la poésie soigne du tapis de bombes médiatiques.

*Chez Marc Tison : mc.tison@orange.fr

TINEL Anne-Christine, Tunis par hasard, éd. Elysad (Tunis).

Une jeune française se retrouve à Tunis seule avec son enfant. Elle a fui une douleur due à un homme. Elle refuse de lire ses lettres. Et elle ouvre toute grande son âme blessée sur le pays. Quant à la situation des femmes, en butte très jeunes à l’homme, parfois fille haïe par le père… Stupéfié, on veut espérer qu’il ne s’agit que de certaines là et que de toute façon ce prototype de père fait preuve de l’homme qu’on n’est pas ! Le livre vaut aussi pour des notes générales : « Là-bas, [en France] les femmes peuvent croire se faire belles pour elles-mêmes. Ici, c’est impossible. Impossible de ne pas se souvenir que les hommes réclament la beauté des femmes comme un dû. Difficile de passer au travers des regards. » Tout ceci conté dans ce poids du vécu tragique, parfois brûlant de l’affrontement, parfois glacé de la perte culturelle, englué souvent dans cette lourdeur de l’âme éperdue : « Aujourd’hui, ce qui m’est ravi, c’est cette appartenance immémoriale […] Je suis une étrangère, irrémédiablement. » Dans les odeurs, les goûts, les visions, les sons, et aussi dans la chair : « La nature aussi me travaille. Un matin, sans crier gare, j’ai envie d’aimer. » Parfois logorrhée appliquée, celle de l’agrégée qu’est l’auteur, cette démarche creuse pourtant l’émotion, résonnant de sa propre culture, mais par-delà les idées reçues sur le Maghreb. Quant à l’écriture, je peux lui appliquer la phrase de Genet : « Ma victoire et verbale, je la dois à la somptuosité des termes. » : « Ces derniers temps, souvent, il m’a fallu sortir, retrouver la lumière de fin d’après-midi qu’on goûte dans les rues avoisinant les ports puniques ; c’est que ma peau aspire à ce bain bleu et rose. » À la fin, l’héroïne locutrice va lire les lettres…

TIBOUCHI Hamid, Portées (notes d’atelier)*.

Cet ouvrage comporte aussi des reproductions de peintures. Hamid fut il y a beau temps mon élève, en philo au lycée Ibn Sina de Béjaia en Algérie. Ne l’ayant suivi que de loin, je le retrouvai il y a peu à Paris où il accepta de me donner un dessin en couverture d’un de mes romans**. Homme toujours réservé, Tibouchi, sait écrire en poète affirmé : « maintenant que la mort/nous met un peu plus de noir dans l’œil/un peu plus de neige aux cheveux/qu’avons-nous gardé des étreintes/des lacis nus de nos nuits/[…]*** Mais il place en exergue de Portées une citation de George Braque : Écrire n’est pas décrire. Peindre n’est pas dépeindre. Tout est dit… Lui qui côtoya Jean Sénac, sait le prix des désillusions. Le sort du poète solaire, comme celui de Tahar Djaout et de tant d’autres, lui apprit aussi le prix de la douleur. Tibouchi, qui naquit entre le français, le kabyle et l’arabe et devint prof d’anglais, passe sa vie à chercher un langage vrai entre la poésie et la peinture. Ses signes doivent beaucoup « au poids d’une fausse culture du Livre et de la non représentation qu’il conteste tout en respectant celle, véritable, qui a généré le soufisme. Pourtant, toujours contre tout et à contre courant » (ainsi qu’il me l’a écrit), il ne peut que passer outre. Certains de ses pareils devenus cadres de la nation, lui reste en un recul qui me le rend très proche. Quelques clés dans ses notes : « Il existe deux catégories de choses : celles qui font du bruit et celles qui parlent en se taisant. Paradoxalement, ces dernières disent bien plus de choses que celles qui font beaucoup de bruit. Il en va de même pour les hommes, c’est bien connu. » Et : « Je prépare patiemment, en retrait, en silence et en secret, un grand voyage dans le Minéral et le Végétal. »


* In Hamid Tibouchi, L’infini palimpseste de Pierre-Yves Soucy, Éd. La Lettre volée, 2010.
** Algérie des sources, Éd. Le temps des cerises.
*** Kémia, Le Figuier de Barbarie, 2002.

THIRION, Jan, La Soupe Tonkinoise, Ed. TME.*

J’avais lu en son temps Ego fatum. Roman noir bâti à la perfection et qui m’a surpris par une écriture très maîtrisée se jouant du crime avec quelque désinvolture. J’avais confié à l’ami toulousain ma circonspection de ce huis clos ultra noir. De plus, je pense souvent à Pierre Bourgeade déclarant un jour que « s’il manque l’Histoire et le sexe, ça ne vaut rien ! » Hasard ou pas, Jan a publié il y a peu La Soupe Tonkinoise. Des filles sont assassinées férocement à Hanoi et l’on charge d’enquêter quelqu’un, tout en l’ayant à l’œil… L’histoire se déroule en Asie au début du XXè siècle. Mais c’est celle d’un parent Thirion. Alors, cette fois, ce n’est plus du jeu. La virtuosité de l’écrivain se retrouve dans la façon de conjuguer les dictons asiatiques et ses propres aphorismes qui, parfois en disent fort long : « Faute de bonne vie, on fait des rêveries. » Aussi dans le rythme de sa prose, assénée et coupée pour mieux porter, avec des moments d’évocations romanesques comme les tableaux de rue, les bagarres musclées, les scènes érotiques… donnant lieu encore à des formules magiques dont l’auteur à le secret : « Durant ce quart de seconde magique, il touche du doigt la vérité suprême […] » Mais le tragique est vraiment là, dans cette colonie avec ses horreurs, le bagne de Poulo Condor et les tortures policières entre autres. Aussi dans la moralité particulière : « Assassinat de jeunes prostituées dans un but d’intérêt national ». Et encore dans l’amour toujours vache, digne de Fleurs du mal plutôt : « Ses doigts se rêvent d’être les larves de la teigne pour ronger les étoffes, trouer et créer ce passage idéal qui mène au but. » Avec tout ça, l’ancêtre est fantasmé, un peu super homme physiquement et mentalement qui se tire de tous les mauvais pas, convoité et goûté par les belles dames. La documentation y est bien, sur l’état de la colonie en ce temps, avec l’armée surtout, les chants, les croyances, les villes… et les bordels relevés comme le Pavillon du Lotus où se trouvent bien sûr de pauvres filles mais aussi, plus inattendues, les réunions de la loge maçonnique… Dans ce roman, très noir par son sujet et son traitement, l’auteur pratique une alchimie de tout ce qui anime et déchire l’homme en ce monde : « Annamite et latin se mélangent sous le plafond peint de rosaces, de rinceaux et d’acanthes en trompe l’œil. » Métaphore du vertige dans lequel il nous entraîne. Je sens ce livre comme le grand ouvrage de Thirion.

* Editeur en Midi Pyrénées (Collection Noire d’Histoire).

TEYSSEYRE Michèle, Moi, Véronica Franco, courtisane à Venise, Ed. Clairsud.

Il est des livres pour lesquels sonnent les trompettes de la renommée et qu’on oublie sitôt la dernière page tournée. Celui-ci est autre. J’eus le plaisir de présenter l’auteur à un café littéraire des « Gourmets de lettres » à Toulouse. Plaisir sincère car je respecte qui recherche et écrit sur un autre temps, exercice difficile du « roman historique », rarement réussi car rarement authentique, sinon lorsqu’il est pratiqué par de très grands comme Hugo ou Flaubert. L’héroïne, Veronica Franco, courtisane à Venise, fut au cœur de la vie amoureuse, intellectuelle et artistique de son temps (le 16ème siècle, dit 15ème en Italie). La documentation est sérieuse et surtout la compréhension du temps et de la société est profonde. Sans oublier l’entente de ce que put être une telle femme, à la fois libérée avant l’heure et mondaine et aussi critique, voire combattante pour les droits de femmes en difficulté. Car elle était également poétesse et musicienne. Michèle possède aussi plusieurs cordes, peinture et cinéma entre autres, la littérature semblant toutefois son point constant depuis qu’elle publia de la poésie dans sa jeunesse. C’est conté à la première personne. « J’ai suivi cet itinéraire qui se confondait avec celui de mon héroïne. Peu à peu nos voix se sont juxtaposées ; elle a emprunté ma langue, j’ai parlé avec ses mots. » L’écriture témoigne de maîtrise et de passion, sans quoi il est vain de tenter d’écrire. « j’avais baissé la garde ; l’amour était entré en moi comme un orage et y avait tout dévasté. » Elle n’est évidemment pas exempte de féminisme et de fierté : « Car à ceux qui ont tout l’honneur n’exige-t-il pas de montrer un visage de souveraine ? » Sans oublier, évidemment, la teinte érotique : « Il exigeait que je les chausse après m’être dévêtue : cela le mettait dans une fureur amoureuse extrême, leur taille élevée m’obligeant à un déhanchement qui l’émouvait au plus haut point. » Lisez, c’est un élixir paradoxalement rafraîchissant en plein été !

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