Ecrivain

Catégorie : Coups de coeur et lectures (Page 8 of 18)

PEYRAMAURE Michel, Les Fils de l’Orgueil*, Ed. Robert Laffont.

La mode des Cathares dépassée, restent l’histoire et aussi quelques œuvres, dont ce roman. J’ai entamé le livre avec circonspection comme pour tous les romans historiques. J’y ai pris un plaisir inattendu car la sincérité et la sensibilité des évocations compensent quelques incertitudes normales pour évoquer un temps trop occulté. Celui de la Croisade qui, au début du XIIIè siècle, réduisit le Sud à la sujétion. Le comté de Toulouse, riche et indépendant berceau des troubadours, voit se déchaîner le pape contre sa pratique de tolérance envers Juifs et Cathares. Envahi, il s’allie avec le royaume d’Aragon et de Catalogne, mais il est défait. Dans l’hexagone on a aujourd’hui la mémoire courte. D’holocauste en holocauste, oubliés la conquête et le génocide de l’espace occitan ! Et perdue la valeur de l’Amour courtois… Nombre de livres, pourtant, les relatent** pour les amateurs. La plupart se bornent à suivre la chronologie des événements, tirée de La Chanson de la Croisade des Albigeois***. Outre l’art du conteur, il doit y avoir en Peyramaure une humanité sudiste qui lui fait relater avec senti le goût des pays Audois et avec vécu une histoire faite aussi d’amour. « Une grosse haleine de vent emporta les odeurs, les bruits et il ne resta plus, l’espace d’un instant, qu’un vide chaud comme une gueule de four. » Un jeune palefrenier, troubadour amateur, tombe amoureux de la fameuse « Loba », dame dont beauté et passion rayonnent sur tout le grand sud occitan, si bien que, dûment mariée et courtisée par les grands troubadours Peire Vidal et Raimon de Miraval, elle a cependant un fils du compte de Foix… Avant-goût de ces belles lignes où se bousculent les temps jadis qui nous habitent toujours (ah, la survie du « temps long »…) avec la passion éternelle de vivre : « Je m’étonnais à la longue qu’elle ne comprit pas que sa seule vue me mettait des épines dans le cœur […] Il n’en finissait plus de l’escalader avec la pointe des lèvres, de plonger vers des talwegs de velours humide aux odeurs de fleurs sauvages […] ».


*1er tome de « La Passion Cathare » en 2 tomes (aussi reliés aux Ed. Famot, Genève).
**Entre autres : Et Dieu reconnaîtra les siens, de J.-L. Marteil, en 3 t., L’Hydre éditions.
***La Chanson de la croisade albigeoise, Traduction Henri Gougaud, Ed. Livre de poche.

PARRY Patricia, Sur un lit de fleurs blanches, roman, éditions du Masque.

Une « horizontale », comme on disait, qui n’est plus couchée sur les registres de filles publiques, femme faite elle-même, fière et libre, actuelle en somme, se lie d’amitié avec un jeune médecin noir. Ou du moins quarteron, ce qui fait subodorer que le beau rôle de l’homme, ainsi que le racisme dont il est parfois l’objet, ne sont pas le fait du hasard chez cet auteur. Des enfants sont trouvés morts, exsanguinés sur un lit de fleurs blanches. Et nous voici embarqués dans une enquête aux bas-fonds de la capitale d’alors et aussi dans les pratiques de chercheurs en médecine… sur le sang. Je ne dévoile pas la fin mais, de bordels en caves d’expériences clandestines, de cimetières en salles de rédaction, on finira par découvrir que le sang n’est pas ce qu’on croit : un lien commun à une « race ». Belle métaphore, que cette quête et remise en cause ! Sans rater ce que cela comporte de clins d’yeux à notre temps : « Le lecteur est exigeant, il veut du social, du contemporain. Le bourgeois ou la cocotte sont ses voisins. Il veut reconnaître le politique qui fricote avec la pègre… Il veut du roman à clés. » En prime, Patricia connaît sa Révolution française, chose étrange aujourd’hui où se porte bien de la mépriser. La généalogie du héros et d’autres personnages renvoie à une « Légion des Américains » venue combattre aux côtés des troupes républicaines, et commandée par… suspens ! En surprime, une filiation avec un certain Thomas-Alexandre Dumas. Une aventure prenante en une fresque vaste et aussi pointue, documentée sur les milieux médicaux (et feuilletonesques) de la fin du XIXème siècle. Dramatique, mais sans complaisance trash ni style déjanté à la mode. Que l’originalité fait du bien, surtout quand l’auteur s’amuse aussi à pasticher les feuilletons des journaux d’époque tout en s’en moquant ! « ― Compris quelque chose ? Compris quelque chose ! Feuilletoniste, va ! Compris quoi, bon sang ? » L’écrivaine avance avec virtuosité dans les arcanes de la fiction, aussi complexes que ceux de la vie. On ne s’y perd pourtant pas, surtout quand elle montre le bout du nez et d’autre chose d’une héroïne, évidemment parfois son double, avec une étrange générosité féminine envers un tout jeune gavroche. Et une écriture pour une fois dévoilée : « Le lit de Clara est comme un navire. […] Il veut encore les seins de Clara vivants sous ses paumes, le cœur de Clara palpitant sous ses lèvres […] Il veut aussi ce pouvoir enivrant qu’il vient d’entrevoir, ces deux soupirs qu’il est sûr de lui avoir arrachés et qui l’ont remué jusqu’à l’âme. » Je vous souhaite de bonnes et belles soirées avec ce livre !

PANCRAZI Jean-Noël, La Montagne, récit, éd. Gallimard.

Ce livre mêle des blocs bruts d’enfance, de maturité et de vieillesse, apparemment tout simplement évoqués avec simplicité et parfois incertitude. Jeune garçon, l’auteur ne s’est pas joint à ses camarades emmenés dans « la montagne » dont ils ne sont pas revenus, victimes de la sauvagerie de la guerre. Du coup, la culpabilité sourd régulièrement entre les pans d’un récit de douleurs successives. C’est plein d’humanité, voire de compassion même pour les autres, les « complices de l’assassinat » : « n’émettant pas la moindre plainte, poussés pourtant régulièrement par les crosses des fusils qui les frappaient sur la nuque ou dans le dos – comme ça, pour rien, pour les humilier davantage ». Tout se succède et se mêle dans le récit qui coule en phrases rythmées, parfois haletantes, longues souvent de plus d’une page, sans que cette sorte de degré zéro de l’écriture lasse, tant la sincérité et l‘authenticité touchent, et tant l’art de l’auteur est sûr. Je me souviens du départ de l’enfant sidéré, de la folle décision du père de rester, puis de son éviction tragique, surtout de l’étrangeté vécue en Catalogne où la mère refusa d’aller danser « parce qu’elle n’avait pas de robe, parce qu’elle leur en voulait, parce qu’elle préférait pleurer près des valises qui avaient encore l’odeur du départ et des quais ». À la fin, quand l’écrivain se projette vers sa fin en Corse, la fiction surgit dans le pathétique : « on n’était pas loin de l’Algérie à partir d’ici ». Ce qui confirme que le naturel apparent des longues phrases coulant si bien est probablement très (bien) écrit, c’est-à-dire de l’art. Et qui finit de m’inspirer un regret : l’auteur n’évoque ici que des douleurs. C’est son ressenti et bien évidemment son droit de l’exprimer, d’autant que dans Madame Arnoul il traduisait plutôt la nostalgie d’un petit bonheur perdu dans la menace terrible. Et aussi une question : pourquoi les grands éditeurs français ne choisissent-ils de préférence que des livres de douleur sur l’Algérie ? Les lecteurs hexagonaux n’attendraient-ils que ces livres sur ce sujet, dans un besoin de résolution d’un vaste complexe national ? N’empêche, c’est un beau livre.

OULEBSIR Rachid, Le rêve des momies, Editions L’Harmattan.

L’auteur, rencontré au théâtre de Bejaia au cours de mon dernier voyage en Algérie, a quitté Alger (après des études en France) pour retourner au bled, loin de la capitale de l’hexagone et de ses allées du pouvoir médiatique. Un drôle d’oiseau au bel et bon vol original. Voici quelques extraits de la chronique de Nabila Guemghar parue dans La Dépêche de Kabylie.

« A la lisière d’une chronologie historico politique et d’un conte plus fantastique que merveilleux, un Poète raconte la tragédie Algérie ! […] L’incipit du roman plonge le lecteur dans l’allégresse de l’après indépendance, une euphorie de courte durée, car le fleuve est vite détourné. […] L’histoire est celle de ce Poète incarcéré pour avoir refusé de courber l’échine, après s’être un temps égaré. […] L’honneur de la tribu est aussi un principe avec lequel on ne badine pas et c’est Idir qui l’apprendra à ses dépends. Ainsi, refusant de voir se perpétuer une tradition séculaire jugée désuète, Idir, après son séjour en ville décide de « corriger les mentalités attardées ». Jugeant de la nécessité de la libération de la femme par tous les moyens, il décide, pour ce faire, d’embrasser sa voisine, déjà mariée, au vu et au su des villageois. Le code de l’honneur kabyle aura raison de lui […] Dans [le chapitre] : « le nombril de l’aube » R. Oulebsir revisite les événements du Printemps 1980 […] Avril et les siens voulaient « libérer l’horizon avec les clés magiques des ancêtres ». La beauté de l’écriture de R. Oulebsir réside dans ce savant mélange des genres ; des fragments de poésie dé-clamés par le rhapsode admiré, entremêlés de récits prosaïques pour aboutir à une écriture de la déroute […] Poète « témoin d’un monde en décrépitude ». […] L’écriture de R. Oulebsir est exutoire du mal, remède à l’injustice, elle semble être « une pratique de la résistance contre le reflux de l’intelligence, un barrage à la déchéance humaine » […] « Demain, l’éclipse recouvrira pour longtemps vos espoirs. […] Des tourbillons de poussière acides achèveront vos yeux myopes. Vos cerveaux troublés porteront la barbe et le kamis. Vos pieds bots traîneront les babouches du sacrifice. »

Il faut savoir marcher hors des sentiers battus pour lire ce livre. Je vous le souhaite.

ONFRAY Michel, Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère, essai, Ed. Galilée.

Réflexe, le triomphe électoral sans gloire m’a replongé dans cet essai prêté par un ami. Et bien m’en prit. Car ce philosophe si décrié vaut le détour, au moins pour ce livre. Figurez-vous que la question brûlante : Comment le pays des droits de l’homme et des conquêtes sociales peut-il voter au quart pour l’extrême droite raciste ? trouve ici en bonne part sa réponse qu’il ne faut pas éluder sous peine de ne rien comprendre. Médias, économistes, journalistes et autres « penseurs » comme les « Nouveaux philosophes » ont concouru depuis des décennies à récuser l’idéologie de la Révolution et celle de 1968 pour mettre en selle l’individualisme libéral économique. « Les libéraux de gauche s’activent avec les libéraux de droite avec lesquels d’ailleurs ils gouvernent en alternance » et aussi « il est temps d’en finir avec le hold-up marxiste » qui a récusé les autres socialismes que le sien, afin de rechercher un socialisme immanent, celui d’un postanarchisme où la révolution ne sera pas faite au sommet mais à la base par une multitude d’actions de « Lilliputiens » contre le géant en fonction de ce que l’auteur nomme « le principe de Gulliver ». Cela vaut que l’on se demande s’il s’agit là d’une réactivation d’un réformisme ou bien d’une redécouverte de l’énorme acquis des actions et pensées sociales françaises de tout poil. Je pencherais pour la deuxième option en lisant son grand principe emprunté à l’ami de Montaigne, La Boétie : « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. » Ce qui peut sembler volontariste… et, justement, peut être décisif ! Ajouté à cela, on découvre l’enfance humble et même difficile du prof de philo qui fit de lui un rebelle, et l’on est confirmé de sa riche culture où il connaît bien les mouvements et pensées socialistes et également l’analyse critique des Bourdieu, Foucault, Deleuze et autres Derrida, l’esprit critique de l’auteur n’épargnant pas – on le sait – la psychanalyse, tandis qu’elle est quasiment élevée par d’autres au rang de religion. Bien des raisons de se plonger dans ce dense mais simple petit essai.

OBIONE Max, Sœur fouettard, Ed. Ska (Skaediteur en ligne *).

Je déroge déjà, à l’égard des poètes, au principe d’une chronique par auteur. Qu’on me permette d’en faire autant pour un texte publié par des amis sur Internet, d’autant que l’auteur est également l’éditeur (avec l’amie Jeanne Desaubry) d’une belle collection érotique baptisée « Culissime ». Quand Éros rencontre l’Histoire, surtout celle de la Commune, cela fait forcément assaut du ciel … Et c’est le cas dans ce récit en 3 épisodes. Tout commence avec un rapport de police de l’Empire (le second) sur Marie-Louise Berthet, pensionnaire d’une « maison de plaisir » fréquentant aussi le club libertaire « Union des femmes »… Celle-ci se retrouve, durant la terrible répression du printemps 1871, cachée dans un couvent par un jardinier qu’elle remercie en lui faisant l’amour. Au cours d’aventures reflétant la réalité du temps, misère des courtisanes populaires et noyade des communards dans le sang, elle sera conduite par la sœur supérieure à faire état sur elle de son savoir particulier acquis en maison, ce qui la fait agréer pour devenir sœur Visitandine… On l’aura compris, l’auteur ne s’abandonne pas seulement à la gaudriole mais trace un tableau des mœurs de l’époque, tableau acide comme ceux des anticléricaux classiques, la religieuse allant faire état d’ : « une mystique tendance sardanapalesque, amoureuse frustrée comme tant de bondieusards », tableau lucide aussi à la manière d’un Victor Hugo, Les Misérables étant d’ailleurs cité. J’ajoute que l’écriture, teintée parfois d’une pointe de vocabulaire d’alors, respecte l’érotisme en lui conférant correction et même beauté sans oublier quelques onces d’humour : « le berlingot en folie, j’en tremble, de toutes les parcelles de mon corps »… « Soudain sa tête bascule, elle a atteint le point culminant de la grâce » On n’oublie pas, bien sûr, de citer la chanson Le temps des cerises : « Et le souvenir que je garde au cœur. » Un vrai plaisir !
* Pour consulter le catalogue des titres mis à disposition taper sur votre moteur de recherche : Skaediteur.net

OBIONE Max, Gun, éditions Krakoen.

J’ai tout aimé de ce petit livre, sauf le titre (pourquoi pas Flingue ?). Une « écriture canaille » pour servir son héros : canaille au grand cœur. Pas le pastiche obligé des grands nord américains grossièrement traduits ! Non, l’esprit et parfois la lettre des truands de Paname, pour dire le génie d’une vie et de sa langue : « Ginette, c’est ma gagneuse, un béguin à douze piges ça laisse des sentiments. Elle aussi elle en pince pour mézigue depuis la communale à Rocroi. » Un mac déjà bien mûr emballe une jeunette qui vient de l’Est. Histoire peut-être banale (« elle avait la dalle ») mais aussi métaphorique du choc des générations. Car de nouveaux trafiquants de chair vont faire payer une note salée à l’ancien. Au-delà du drame commun du héros devenu pépé, formulé avec hauteur de la dérision : « c’est pas toujours le drapeau en haut du poteau », un tableau simple et juste : « en période de chomedû, il y avait des radasses, des indépendantes qui cassaient le marché de la chair ». Pas de moralité ni de nihilisme forcé, une note complice, plutôt : « Ici on baise sans honte, on soulage la misère tout court, le veuf, le reubeuh, le crépu, le malbâti et j’en passe ». Et nuance, l’auteur libertaire n’oublie pas de nommer le responsable, non sans une touche d’humour : « J’étais victime du capitalisme sauvage, d’une OPA hyper hostile de la part de bandits, d’anciens cocos de l’Est. » C’est ma première lecture d’Obione. Pas la dernière sans doute. Qui croit la nouvelle genre mineur ?

La collection « Petit Noir » (une nouvelle par petit livre à 2, 80€) compte déjà une dizaine d’opuscules avec des signatures amies : Desaubry, Blocier et Membribe, et des talents comme Noce. Elle mérite amplement d’être lue et encouragée, d’autant que les éditions Krakoen changent de statut en passant la vitesse supérieure.

NOZIÈRE Jean-Paul, Un été algérien, roman, éditions Gallimard jeunesse.

Peu enclin à la lecture (et encore moins à l’écriture) de « littérature-jeunesse », concept et réalité flous, il n’y a pas ou bien il y a littérature… j’ai eu envie de lire ce livre réédité. Bien m’en a pris, car l’auteur écrit de ce qu’il sait pour l’avoir personnellement expérimenté comme prof à Sétif, en tant que coopérant*, j’imagine, étant de la même génération. De plus, le locuteur est un jeune algérien qui a pris parti pour l’indépendance – et donc contre la France – ce qui change des éternels regrets de nostalgiques de la colonie et/ou des leçons acides de qui croit tout savoir sans avoir compris grand-chose à la guerre et encore moins à la suite. Voici une histoire entre deux garçons, un fils de colon et le fils d’un ouvrier indigène, à la fois emblématique et réaliste, à la fois fraîche et rude. La toile de fond n’est pas rose, durant cette guerre où les indépendantistes incendient les récoltes et où les militaires offensent, voire violent les jeunes filles, tandis que le racisme ordinaire est la règle dans les familles. Ce qui n’empêche une expérience captivante entre les deux jeunes. Je tire mon chapeau devant l’écriture, à la fois vulgarisatrice d’une situation vécue : « Esclave. J’étais un esclave. Je ne voulais pas travailler dans les champs comme Tayeb, Lakhdar, tous les autres. Je ne voulais pas être vêtu d’oripeaux. Ni de vêtements donnés. Les pantalons de Paul. Je ne voulais pas répéter toute ma vie : « Oui, Monsieur Barine ». Je ne voulais pas. » Et à la fois capable de restituer la force particulière qu’il faut avoir vue pour la dire : «[…] le marché couvert. Lieu répugnant où régnaient les bouchers adipeux et les marchands de volaille roublards. À l’odeur des mèches-mèches** murs succédaient l’exhalaison fade de la mort, les piaillements des poulets hystériques. » Ainsi, plus rarement, que d’exprimer la beauté : « Le ciel, lui aussi, se modifiait. Il n’avait plus la transparence du bleu pur de juillet, mais il était balayé de traînées blanchâtres. » J’offre le livre à mon petit-fils. C’est tout dire.

* professeur (ou technicien) français employé en Algérie après l’indépendance dans le cadre d’une convention issue des accords d’Evian.

* * Abricots (terme pied-noir).

NEGROUCHE Samira : A l’ombre de Grenade, éditions Lettres Char-nues.

Ce recueil de poésie est publié avec le soutien de l’ONDA (Office national des droits d’auteurs et droits voisins). Il s’ouvre sur une citation de Pasolini et se referme sur un long poème en référence à Rimbaud. Tout un programme que des mots pesés et chargés pourraient bien accomplir dans un ouvrage posé aussi à l’ombre de la grande culture d’Al Andalous. Une bonne part du livre est écrite en vers d’une concision extrême où notes vues s’entremêlent aux mots nus. J’y ressens la couleur du sud mais davantage la métaphysique. L’auteur excelle à chanter l’amour de la femme et surtout la douleur de l’aimer : « Je crois la vie injuste à me donner à toi en amour rejeton. » Le dernier texte : « A chacun  sa révolution », a paru d’abord dans J’ai embrassé l’aube d’été, sur les pas d’Arthur Rimbaud chez La Passe du vent. On passe alors au lyrisme, presque à l’épique, pour coller au tarissement du temps : « Leurs villes sont prisons/à la sclérose des fontaines » et surtout à une conscience exacerbée que l’écrivaine veut transmise de Rimbaud en répétant le titre : « Rimbaud m’a dit/A chacun  sa révolution ». Samira est une jeune femme qui déjà possède une expérience du monde puisque elle est également médecin, et fut aussi éditée en France et stagiaire dans le lyonnais pour l’association culturelle et éditoriale Pandora, tandis qu’elle organise des manifestations de poésie à Alger. Tout poète se reconnaîtra en ses mots :
« Rimbaud m’a dit/N’est pas belle la poésie/elle n’est pas toile de salons/les oreilles étroites/la laisseront s’échapper/dans les égouts obscurs/ n’est pas belle la poésie/qui s’arrache de nos chairs. »

NAUDY Michel-Julien, Zone frontière Figueras, Ed. Mare nostrum.

La renommée sudiste de Naudy avait précédé notre rencontre à Fronton. Il s’y était montré tout à la fois pensif et fidèle à son passé d’ouvrier et de militant « gauchiste ». Respect, pour la fidélité ! Et aussi pour l’art de conter que je retrouve avec bonheur dans ce recueil de nouvelles situées dans le triangle : Toulouse-Perpignan-Catalogne, durant les années 70-80. La passion du cinéma se retrouve aussi dans ces trajets traités en road moovies. Les tranches de vie et de pensée d’un homme des années de lutte aussi, tant certains textes exsudent une aventure en fractures dont le passé n’est pas, surtout pas, absent. L’« Histoire de Georges Maury Stern » commence durant la non-intervention lors de la guerre d’Espagne…  Mais pas de grands mots. De petites vies en grands spectacles, plutôt. Tel ancien guérillero revient après l’échec de la Reconquête du Val d’Aran, les mains déchiquetées par une grenade, muni de désespoir et d’obstination : « Maintenant, il faut vivre plus longtemps que Franco. »  Tel autre, ancien résistant, renonce à faire justice à un ancien délateur : « ― C’est lui ? / ― C’est lui, oui. C’est lui et c’est pas lui. C’est un vieux, maintenant. Tout disparaît. » Et quel bonheur, de retrouver une Toulouse, à la faveur de tel ou tel texte où un « héros » regarde au-delà de la rue du Taur. Là où moisissent quelques derniers bouquinistes empêchant sa livraison au tout rénovation du fric, tandis que se dresse la basilique Saint-Sernin. « Elle aussi est faite d’un peu tout : romane, byzantine, arabe de Cordoue. Elle ne sent pas la messe, le sabre et le goupillon comme la cathédrale Saint-Etienne, ou le musée comme les Jacobins, non, elle invite à la rêverie, à la liberté, elle y entraîne le quartier, puis la ville, puis le Midi […] »

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