Ecrivain

Catégorie : Réactions aux actualités (Page 1 of 11)

LA POESIE POUR SE SAUVER ?

Lire : de Jean-Pierre SIMEON Avenirs, NRF Gallimard éditeur.
Je connais Jean-Pierre depuis longtemps à Clermont-Ferrand où j’avais aussi connu son père Roger Siméon, poète reconnu et discret. On ne présente pas sa biographie relative à la poésie, laquelle est connue surtout pour la création de la semaine de la poésie à Clermont-Ferrand et la direction artistique du Printemps des poètes. C’est avec joie que je viens de le revoir à Toulouse où il fut accueilli par l’Académie des jeux floraux et où il présenta son dernier ouvrage à la renommée librairie « Ombres blanches ». Sans surprise, l’auteur donne ici un regard de conscience : « Nous avons compris que la terre, l’humanité qui habite le monde qu’elle a créé ont le destin de chacun d’entre nous : ils sont voués à la disparition. » Quelle lucidité et quel rappel aujourd’hui ! Toute manœuvre, tout combat, fussent-ils méritants sont dérisoires si l’on néglige cela. Heureusement, il y a la poésie. « il y a toujours devant nous au moins deux avenirs : le renoncement ou le courage de l’impossible. Cette sorte de courage dont la poésie est l’essai et l’éloge. » La poésie ne sert pas à enjoliver la vie mais à la justifier. C’est ce à quoi s’évertue ce recueil de textes. Et c’est souvent réussi : « Avec de la paille et du silence / avec des baisers au bord de l’abîme / Avec les confidences des pierres sauvages / qui ont mémoire des sommets / Nous bâtirons à la diable un monde nouveau / Par incantation pourquoi pas ? » Conscient que « le monde avance comme un forcené – hors de sens – » il veut qu’on aille ailleurs « là où la pensée n’est pas un ballon gonflable qui monte d’autant plus haut qu’il est vide, là où le désir n’est pas un pet de prince. » Pas question de fuir le quotidien, il faut bien survivre. Mais aujourd’hui où l’on se peut croire en absurdie, en tout cas en une jungle barbare, je vous souhaite de partir avec le poète. Ne serait-ce que le temps de la lecture.

RETOUR SUR L’ALGERIE

Avec Moi, le glorieux, roman de Mathieu BELEZI aux Ed. Le Tripode :
Alias Gérard-Martial Princeau, depuis plus d’un quart de siècle cet auteur publie sous divers noms une vingtaine de romans. Nul grand prix ne l’a couronné malgré une originalité et une force étonnante. Sans doute est-ce parce que la France a toujours mal à l’Algérie, sujet récurrent de l’auteur. C’est l’histoire d’un colon qui refuse de quitter la colonie à l’indépendance. Figure grotesque, inquiétante et significative d’un être très riche, très raciste, très gros et très macho, très tout. Métaphore du gros colon français qu’on ne confondra pas avec le petit « Pied-noir » victime de l’Histoire. Le héros est un concentré de cette histoire et surtout de son refus final. Il s’agit aussi de desesperados légionnaires, ses gardes du corps qui le suivront dans une fuite en mode de folie, ainsi que de femmes, les siennes et celles des autres, demi-mondaines caricaturant une figure que n’accepte plus « me too ». C’est conté dans une langue brillante qui n’a pas peur des mots en reprenant parfois des termes vulgaires, risibles, voire détestables : « cent-quarante-cinq ans et toutes mes dents, moi, l’ancêtre des ancêtres, je bande, dresse au plafond un vigoureux braquemart de vingt-cinq centimètres qu’Ouhria empoigne aussitôt et lèche avec entrain. » Le récit ne manque pourtant pas d’une certaine grandeur lyrique à la mesure de l’aventure : « six soirs de suite j’ai […] fait rougir tant de fois le croissant de la lune […] un jour, c’est juré, je chasserai cet astre du ciel et le remplacerai par une planète à ma botte, moins pudibonde et plus obéissante ». C’est sûr, cette catégorie enrichie d’une exploitation par la violence, se croyait tout permis, y compris des horreurs. Malheureusement, elle trompa aussi les simples habitants et tâcherons qui ne comprirent pas la perte du pays de leurs ancêtres. La question reste ouverte et non-dite. C’est ce qui rend ce livre opportun.

L’ART MEME DANS LA DESESPERANCE

MALTE Marcus, Aires, roman, Editions Zulma :

Un roman dit « choral » où les personnages s’expriment en dialogues ou monologues souvent intérieurs, découpé en séquences introduites par des références de voitures et entrecoupées par des extraits d’informations diffusées, cela peut sembler rébarbatif mais ne l’est pas. Car ces séquences de vies sont si vraies, si émouvantes qu’on se laisse prendre au jeu, si l’on peut dire d’échanges d’un couple finissant, d’un homme esseulé, d’un tueur-violeur, d’une investisseuse de grande famille avec un habile loustic, d’une jeune personne touchée par la foi, etc. L’écriture est volontairement hachée, comme essoufflée en fin de course et je regrette l’écriture de certaines nouvelles si brillantes même dans la douleur. L’ami Marcus n’est guère optimiste en tissant cette toile en laquelle sont contés des destins qui roulent vers leur fin. Camion et caravane ainsi que des autos qui, au terme d’une vie et dans l’immédiat au bout d’un circuit autoroutier, s’achèvent en accident terrible. C’était évidemment prévu par l’écrivain mais cette parabole évoque aussi à une humanité prédestinée à la fin. « Ils sont piégés. Et ils ne sont pas seuls. Des milliers de congénères les entourent, roulent avec eux, roulent vite, roulent fort, roulent sale, métal hurlant, ils ont des particules jusque sous leurs ongles, du monoxyde jusque dans leurs chromosomes, ils sont condamnés… » L’éditeur prétend que l’auteur fait ici preuve d’humour mais cela m’a échappé. C’est plutôt un regard éperdu sur un monde en désordre et en péril qu’il nous donne à lire. Bonne lecture si vous pouvez goûter l’art même dans la désespérance !

POESIE POUR FINIR ET COMMENCER L’ANNEE

Il s’agit de Solitudes, un recueil de poèmes d’un nommé Romain Lasserre aux éditions NetB.

À l’époque des fêtes, dans un monde si sombre on désire lumière et Lumières, avec majuscule ou pas. La poésie n’ayant plus guère de valeur marchande, elle se raréfie dans les rayons. Il faut la chercher dans les retranchements hors la logomachie médiatique. Les éditions NetB publient à Colomiers, en région toulousaine, ce recueil où l’on ne chante pas pour passer le temps : « Assis seul dans le parc qui sépare les mille / cellules empilées où ils se croient heureux / J’observe les hommes. Je m’inquiète pour eux. » La 4 è de couverture présente l’auteur comme « architecte et chanteur dans un groupe de hip-hop », carte de visite qui dit la teneur des écrits, à la fois très construits et très empreints de culture contestataire. Ce qui donne un étonnant ensemble de sonnets, une des formes poétiques classiques les plus contraignantes, exprimant pourtant ici des thèmes banals souvent fort incarnés, voire quotidiens. Insomnie, EHPAD, Cadres supérieurs, Pornographie, Saint-Sernin, etc sont des titres parmi d’autres. Si parfois certains vers peuvent laisser une impression d’improvisation, voire d’inabouti, on reste médusé par le travail, plus d’une centaine de sonnets dans les formes tout de même ! Impressionné par la virtuosité qu’affichent ces alexandrins (vers de 12 pieds) rimés selon les combinaisons contraignantes de la prosodie classique et pourtant aussi touché par la justesse du ressenti. Cet artisan insoumis qui se permet des rimes cavalières (glisse-orifice, tags-vague…) prend aussi à la manière des romantiques des libertés bousculant l’ordre des vers dans le poème. L’alexandrin, modèle par excellence , est rejeté par ceux qui croient naïvement bannir des règles. Le regretté Jacques Roubaud qui vient de décéder montra dans La Vieillesse d’Alexandre qu’en fait il n’est pas de poésie « libre » mais qu’on change seulement les règles. Or, l’alexandrin se voit ici encore soumis à une déviance formelle. L’auteur compte les pieds avec le E final prononcé, non muet comme il devrait être à la parisienne : « Mon sexe s’enli-se jusqu’à l’apothéose ». Que Lasserre soit en cela fidèle à une langue populaire méridionale contribue à donner à son travail une couleur culturelle à la fois collective et personnelle, cultivée et engagée. C’est ainsi qu’il touche parfois juste et fort comme en ce texte intitulé un peu inadéquatement (selon moi) « Vampire », parmi les plus beaux chants d’amour : « Ce n’est pas ton sexe que je veux, c’est la nuit / Cette nuit défendue par tes formes convexes […] j’imagine une issue qui mène à ta jouissance… / Qui mène à l’au-delà… » L’art parle de lui-même mieux que tout commentaire. Je laisse dire encore quelques vers au hasard de l’émotion : « On rit dans nos cagoules / En quittant le chalet sous un soleil perplexe. » conclusion d’un récit de casse. « Les chiens noirs du pouvoir dressés dans leurs armures » sont évidemment des flics contre une manif. On frémit à la justesse de sentences telle : « Le bonheur abrutit. La vérité consume. » Et l’on finit emporté par : « Je penserai à toi, mon seul amour, ma faille. » Où l’on voit que la poésie vraie n’est pas dans le joli mais peut être en le dire l’aventure, attiser le feu qui réchauffe la vie. À commander pour un cadeau, à soi ou à autrui, en tout cas à lire, à déguster à doses homéopathiques… ou bien à dévorer d’un bloc.

UNE FEMME TOTALE ?

Quand Marx prévoyait l’avènement d’un « homme total », être plein de savoirs et pouvoirs, il avançait sans doute trop vite dans le temps. Mais on se demande s’il avançait tellement, à voir la vie « totale » de certaine femme. Ainsi celle de Madeleine Riffaud. Morte tout récemment à cent ans, elle a conjugué tant de qualités : résistante, écrivain, journaliste et correspondante de guerre, elle était aussi poète, proche de Paul Eluard qui édita ses œuvres poétiques, mais aussi de Louis Aragon.

Connue surtout pour ses reportages, elle a publié entre autres : Les Linges de la nuit, prenant récit d’une expérience de fille de salle à l’hôpital, elle a vécu une vieillesse étonnamment lucide quoique devenue aveugle. Elle fut scénariste à 97 ans d’une BD réalisée sur ses exploits : Madeleine, résistante. Parmi ces hauts-faits, l’assassinat à 19 ans d’un officier allemand en plein jour sur le pont de Solférino. Et elle ne manquait même pas d’humour. Je me souviens qu’un jour, en conférence à Toulouse durant la guerre du Viet-nam contre les USA, à qui s’étonnait qu’elle ait pu vivre sous les tapis de bombes, elle rétorquait : « Dans la forêt il y a beaucoup d’oiseaux, mais c’est rare que l’un d’eux chie juste sur vous ! » Autre qualité qui résume les autres, c’était une femme insoumise qui épousa un poète vietnamien, en contradiction avec la loi locale à ce moment ainsi qu’avec l’idéologie dominante en France, l’ex-pays colonisateur non dénué de racisme.
Madeleine, s’il existe un paradis quelque part, nul doute que, dans un parterre de fleurs de lotus, tu dois t’y trouver insoumise à ses lois !

VIVE LE PERE UBU !


Passé le moment de n’y pas croire, je me rends à l’évidence, on vit en le royaume du Père Ubu. Après des élections, un gouvernement à l’encontre du choix des électeurs. Une ministre de l’Education ignorante, une ministre de la Culture inculte et qui le signe, et les maroquins à un cortège de jeunes loups aux dents plus longues que les idées, ainsi qu’à de vieux chevaux de retour. Tout cela pour quoi ? A qui réclamait justice et prospérité, répondre austérité et partialité
. Comme si cela ne suffisait pas, il est de bon ton de vanter la guerre et de dépenser pour elle ! Ou encore d’affirmer qu’il ne faut pas vendre d’armes tout en le faisant. Je viens de lire L’Exil et le royaume, un recueil de nouvelles de Camus où il est souvent question d’absurde. Quand est-ce que je cauchemarde, dans le livre ou dans la vie ? De quoi s’écrier comme Alfred Jarry : « Hourra, cornes au cul, vive le Père Ubu ! »

Que faire cet été ?

Lire La Nouvelle Amazonie, par Patrick De Meerleer, roman aux Editions Lazare et Capucine. Vue une longue et étrange liste de personnages précédant le texte, on y entre avec quelque inquiétude, très vite oubliée dans la suite haletante du trajet d’une protagoniste dominant la première moitié du livre. C’est une jeune femme élancée, résistante et ascétique qui se révélera très volontaire quoique aussi très humaine. Elle rencontre des bûcherons, lesquels, tout en ne la menaçant pas, lui causent les craintes féminines que l’on sait face aux mâles toujours risquant de déraper. Cette jeune femme apparaîtra l’opposé d’un autre personnage mâle et âgé qu’elle recherche et qui pourrait un peu ressembler à l’auteur. Car l’écrivain est lui-même âgé et aux prises avec des questions existentielles (il vient de publier un livre sur sa fille disparue dramatiquement). Histoire de père à fille donc ? Sans doute, vus les questionnements réciproques. Mais c’est beaucoup plus complexe car cela se déroule au 22e siècle après une transformation du monde dont on ne possède pas l’explication, sinon à la toute fin du récit. En réaction à un cataclysme qui aurait vu la destruction d’une civilisation technologique, la nouvelle civilisation s’est récupérée dans une proximité de la nature et un ordre dominé par les femmes, ces fameuses Amazones. Car l’humanité se retrouve fortement influencée par la culture amérindienne, ce qui explique les surnoms des personnages comme la jeune femme appelée Longues-jambes. L’auteur a pensé opportunément aux indiens en tant que contre-culture. Venant d’ailleurs, il ne pouvait recourir aux Occitans, ces derniers des Mohicans de la France. Il émaille son propos d’étonnantes déclinaisons de noms et qualités d’une multitude de plantes. Connaissances en choses et sciences naturelles que j’explique par ses études mais aussi son origine chez les « bounhoumes » (paysans sans terre en Bourbonnais). « Ils les élèvent comme leurs propres enfants » écrit-il des plantes et animaux par les paysans. Ce roman dystopique, encore un, vient fort à propos en imaginant un dérapage du monde qui toujours nous menace comme l’épée de Damoclès et en proposant sinon un autre modèle du moins un état possible. De plus, l’imagination d’une domination féminine, qui se retrouve dans bien d’autres livres, est pour paraphraser Marx et Engels, un spectre qui hante aujourd’hui le monde. L’ensemble est conté en nouveau calendrier daté d’avant et après le début de l’ère amazonienne (2121). Bien des auteurs procèdent de même dans d’autres récits aussi dystopiques, témoignant de l’inquiétude et des réflexions actuelles. Étrange comme les esprits se rencontrent, d’autres (dont moi-même) rêvent aussi d’un salut au-dessus de la mêlée en montagne ! Il y a dans ce livre beaucoup d’explications qui pourraient être éludées, à mon sens faiblesses et envers de la médaille très informée, défaut… du « jeune » romancier. Qu’on se rassure, l’ensemble ne lasse pas grâce à la sincérité, la générosité et la finesse des sentiments. L’auteur n’est pas un faiseur, il joue sa peau. Il y a de quoi laisser le lecteur pensif de présent et avenir et aussi de quoi l’enchanter par l’évocation de bonheurs quand même possibles comme « parler aux abeilles » afin de conjurer le sort.

LE CIEL EST CHARGÉ…

Oui, le ciel est chargé de nuages de plomb. Tempête et déluge menacent. Et bizarrement, on crie peu, anesthésié. Englué sans voir qu’il fait beau quelque part.

La « gauche » que l’on crut à sa dernière extrémité, dont les médias chantaient l’extrême onction, renaît de ses cendres. Des candidats uniques pour un programme précis et complet. À peine sorti des algarades intestines, on n’ose y croire…
Mais qu’est-ce que vivre ? Sûrement pas laisser faire quand se rouvrent les serres de la bête immonde. Sûrement pas laisser flamber les prix, bloquer son SMIG ou sa retraite, déglinguer la planète, jouer à la guerre ? Sûrement pas laisser vendre le pays.

Qui peut sans sursaut jeûner devant des oncles Picsous qui s’engraissent ? Qui a sérieusement la trouille de quelques potes immigrés ? Qui veut encore survivre sans redresser la tête ?

Français, encore un effort pour être républicains !

MEMOIRE AU FUTUR :

Chien 51, roman de Laurent GAUDE (Ed. Actes sud) :

Le héros vient d’une Grèce en faillite et carrément achetée par un grand consortium. Il se retrouve dans un monde non seulement au climat déglingué sous des pluies acides et dans la chaleur écrasante, mais encore mis en coupe réglée et policée, où il tâche d’évoluer entre des castes, grâce à son laisser-passer de flic. Image terrible d’un policier humain trop humain, non pas alcoolique mais accro à une substance qui lui permet d’oublier le présent justement en retrouvant la mémoire de sa Grèce natale. C’est un polar « social » comme la littérature française contemporaine en a le secret, même si ce n’est pas l’exclusivité. Car voici encore un roman dystopique, tant l’actualité rend de nos jours les auteurs inquiets et pessimistes. Il ne s’agit plus ici, comme c’est le cas dans pas mal de polars, de crimes sous-jacents à une société prétendue sinon rose, du moins juste. Mais tout se déroule dans un monde futur, le nôtre qui aura viré au plus noir.

L’auteur est habile et sait émouvoir. On le sait de Gaudé, depuis son prix Goncourt. En vérité, ce n’est pas un enfant terrible de la littérature comme pas mal de « polardeux », mais plutôt un bon élève qui, après avoir fréquenté l’École alsacienne, formatrice d’une élite (et qui vient de défrayer la chronique), accomplit des études universitaires puis produisit pour le théâtre avec un succès renouvelé jusqu’au festival d’Avignon. Enfin il écrivit des romans avec un succès très rapide au début des années 2000, sachant qu’à 30 ans on est un « tout jeune auteur ». Passion et réalisme, cet écrivain continue à produire pour le théâtre avec des textes lus et mis en scène.

Avec ce livre, nous voici donc plongés dans un univers où des régions entières sont propriétés privées, administrées et policées par des sociétés commerciales et où des villes sont partagées en quartiers très différents selon la classe qui habite chacun d’eux. Quoi d’étonnant si une femme y domine puissamment le héros toujours macho, ce dans une relation bien sûr ambiguë ? La police (des « chiens »), plus proche d’une mafia au service d’une politique que d’une cohorte militante au service de la morale, est évidemment évoquée dans ses circonvolutions retorses provoquant tromperies réciproques et aveux des prévenus. Ces doubles langages, ou plutôt subornations mutuelles ont quelque chose de très actuel si l’on pense aux discours fallacieux des « informateurs », voire « influenceurs » se trompant les uns les autres dans notre monde présent. L’auteur aborde aussi le rôle fondamental d’une mémoire, sans peut-être pousser jusqu’au bout la question de son contrôle, sa propriété. Pour finir, on rencontre dans ces pages quelques questions fortes qui se poseraient :

« Est-ce que c’est moi qui ai quitté le monde ou lui qui s’est éloigné ? » « Est-ce qu’elle [l’héroïne] a fait le même trajet de la trahison, le même voyage du renoncement à ce en quoi ils croyaient ? » D’écriture « plate », conforme aux canons en vigueur outre-atlantique, à mon sens plutôt banale, cette aventure d’anticipation est à lire plutôt que bien d’autres choses vaines. Et tant pis si elle dérange ce que Kant appelait un « sommeil dogmatique ».

LA MALADIE DU SHOWBIZ

Parler de « livre de journaliste » n’est en général pas très laudatif. C’est pourtant le contraire pour un roman (Comme une chanson, roman, Ed. Arcane 17) extrêmement informé, voire docte en matière de chanson française, lequel égrène une foule de noms d’interprètes de ces dernières décennies ainsi que des arcanes (sans rapport avec son éditeur) de la technique, de la production et de la distribution. Il collectionne enfin les titres et les extraits de textes avec leurs références. C’est d’ailleurs le plus prenant pour moi de cette érudition, que les citations expriment la profonde sensibilité et la grande culture de l’auteur.

Cette aventure contée, qui pourrait bien avoir été vécue au moins en partie par le narrateur, est la banale course poursuite du succès d’un artiste en son âme mais qui tente longtemps de crever l’écran des obstacles du système sans jamais y parvenir. Le chanteur en herbe qui se raconte est un jeune comme d’autres, tâchant courageusement de « percer » en sa « Province », comme on dit à Paris. En fait, il n’a même pas accès d’emblée aux bons studios toulousains et court l’aventure dans des bleds voisins dont les producteurs ne parviennent même pas à mémoriser le nom. Or, il va tomber dans les rets d’un ami qui tâche lui aussi d’arriver en tant qu’agent et… ils vont bagarrer et malheureusement perdre tous deux.

Combien de chanteurs, d’écrivains, de cinéastes ou de peintres, voire de comédiens, pour ne citer que ces corps de métiers artistiques, qui se résolvent à exercer un autre emploi au bout d’un perdant parcours du combattant ? Reste à se consoler avec une philosophie de résilience comme fait l’auteur en dernière page dans une dernière occurrence de la citation : « Il fait beau, il fait bon / La vie coule comme une chanson ». Bien triste consolation quand on a travaillé d’arrache-pied et sacrifié des pans entiers de la vie pour tenter l’aventure : « J’irai au bout de mes rêves / Tout au bout de mes rêves / Quand la raison s’achève… » comme chantait Jean-Jacques Goldman longuement évoqué dans l’histoire.

Car cette histoire qui commence comme un hommage à un ami défunt est aussi et surtout écrite comme personnelle : « je pleure sur toute une époque, je pleure sur moi-même… » Parfois écrit avec quelque aigreur, c’est conté non sans tenter le recul de l’ironie et même du trait d’esprit, voire de la charge qui cherche à se blinder contre les faits. C’est pourtant souvent haletant, quelquefois dans la douleur : « Elle court elle court ; la maladie du showbiz… les mots dans cet univers absurde n’ont pas la moindre valeur mais ils causent un mal de chien. » De quoi perdre ses illusions et peut-être redescendre de ses rêves – et de quoi en apprendre sur cet univers, si présent et si prenant en France où tout finit, paraît-il, par des chansons.

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