Ecrivain

Catégorie : Réactions aux actualités (Page 2 of 11)

Un Goncourt « anormal » :

LE TELLIER, L’Anomalie, roman, Gallimard Ed.

Ayant assisté par hasard à une présentation par l’auteur à Céret, j’ai repris une note que j’avais rédigée sur un coup de tête à la lecture de ce prix Goncourt.

Il est rare que je reste circonspect dans un roman, sans savoir s’il m’a ou pas intéressé. Il ne m’a en tout cas pas séduit d’emblée. Dommage, pour une fois qu’un prix Goncourt ne paraît pas se prendre pour chantre définitif du monde ! Et parce que j’aime bien l’Oulipo présidé par l’auteur, quoique je n’adhère pas à son pessimisme ontologique du : « tout est dit ». Le défi pour l’auteur (et le lecteur) est d’assumer un événement arbitraire : l’atterrissage d’un même vol avec les mêmes passagers à trois mois d’intervalle. À quoi conduit cette affaire, sinon à l’intolérable de doubles existences ? Je reste circonspect devant les chapitres courts (conformes au format des séries ?) aux références pointilleuses, lieux, jours et heures. Est-ce pour farder l’aventure en polar ? Que les lecteurs aient acheté le livre en masse en 2020, signifie que l’on ne résiste pas trop mal à la pandémie. Mais que penser de l’attribution d’un Goncourt ? On peut glaner ici ou là quelque indice d’interprétation : « Vivons-nous dans un temps qui n’est qu’une illusion, ou chaque siècle apparent n’est qu’une fraction de seconde dans les processeurs du gigantesque ordinateur ? » Aimable jeu existentiel ou conscience en terrible désarroi ?
En fait, je n’ai pas retrouvé les célèbres Exercices de style de Queneau ou ceux de La Disparition de Pérec où la pratique d’un énorme lipogramme a supprimé le E, la lettre la plus fréquente en français. J’attendais banalement ce qu’on attend généralement d’un roman, soit du romanesque, chose qu’en oulipien l’auteur cherche ici à dépasser dans un jeu formel. Car pour l’école, la littérature serait en retard sur la musique et la peinture qui, elles, ont su depuis longtemps jouer des répétitions, réponses, fugues etc. À mon sens, seul le résultat tranche : le texte fait du bien ou dérange ou bien laisse circonspect. Des exercices que je pratique en ateliers d’écriture avec des stagiaires confirment que l’on aboutit parfois à du beau, parfois à du médiocre. Ce roman est-il excellent ? Aux lecteurs de le dire.

Autre chose de plus fort m’avait échappé, moi qui ne consomme aucune série télévisée : la volonté d’écrire en scénarisant à la manière de ces séries. Ainsi, alors que pour moi le monde des séries filmées est un autre monde, produit d’opérations techniques et de standards fabriquant une réalité fictive dans une sorte de caverne de Platon où l’on ne voit que des images et non le réel, voici que l’on nous propose d’importer cette démarche en littérature. Gonflé et compétent, voire virtuose ! Mais où cela nous mène-t-il ? Comment et quand mesurer où conduit une découverte ? Pour certains, l’humain est la faculté de dépasser la mesure. C’est tout le mérite de l’auteur qui, ainsi qu’il se plaît à le souligner, publiait depuis trente ans dans l’anonymat avant la reconnaissance de ce Goncourt. À sa charge, il semble tellement accro à la collaboration – et la négociation – pour préparer des séries à partir de son livre, que le moins qu’on puisse penser est qu’il n’est pas désintéressé. Et puis, la revendication d’une révolution littéraire ne devient-elle pas suspecte quand elle devient consensuelle ? À lire pourtant, bien sûr.

HUMANISME ABSENT A L’APPEL ?

SWEIG Stefan, Un mariage à Lyon, nouvelles, Ed. Livre de poche :
Je chronique rarement des ouvrages écrits en langue étrangère car, excepté pour l’espagnol, je ne saurais juger de l’original après traduction. Pourtant, il est certains auteurs incontournables, dont celui-ci. Le titre est celui d’une des nouvelles, la plus frappante peut-être par le tragique d’une aventure au temps de la Révolution, de ses excès provoquant les massacres de Lyon rebelle, et où furent mariés en prison deux jeunes condamnés par l’outrance répressive. « Dans la neige » est un texte terrible, glaçant, qui évoque un massacre de juifs en fuite au Moyen-Âge, pas sans rapport avec les massacres contemporains de l’auteur. « Au bord du lac Léman » évoque le trajet éperdu d’un soldat russe qui se retrouve au dit lac après avoir été trimballé depuis la Russie par Vladivostok pour se battre sur le front français en lui « faisant parcourir la moitié de la terre ». Justement informé, l’auteur donne tout au long du volume une leçon de culture aujourd’hui où l’on tend beaucoup trop à oublier l’histoire. Le dernier de ces sept textes : « La contrainte », sans doute le plus violent intérieurement, évoque les affres d’un pacifiste allemand qui, réfugié en Suisse, cède à la pression sociale pour se rendre au consulat en répondant à une mobilisation qui viole ses convictions. Enfin, lumière dans les ténèbres, il réagit devant un blessé : « Jamais, criait en lui une voix d’une puissance venue du fond des âges, ignorée jusque là. » Comme quoi, une des consciences les plus aiguës de son siècle (voir sa correspondance avec Romain Rolland), celui qui finit par se suicider après le déclenchement de la première guerre mondiale, accablé par ce qu’il considère comme « la faillite d’une civilisation », n’exclut pas un relatif optimisme : « leurs cœurs s’élançaient joyeusement vers la liberté éternelle des choses, délivrés de la confusion des mots et de la loi des hommes. » De quoi s’élever au-dessus des événements tragiques en réalisant que les drames moraux et existentiels n’épargnent pas les « ennemis » et que, en fin de compte, les véritables ennemis ne sont peut-être pas ceux ainsi désignés. Et de quoi retrouver, parmi l’abondant fatras des publications actuelles, un esprit humaniste devenu par trop absent de nos jours.

ADHÉMAR Maylis, Bénie soit Sixtine, roman, Ed. Pocket :

Toujours un peu prudent face aux premiers romans censés révéler le génie du siècle, je me suis cependant plongé dans la lecture de celui-ci car l’autrice habitait près de chez moi. J’avoue avoir été saisi d’emblée par l’atmosphère ultra-religieuse, plus que bigote, presque conventuelle, témoignant d’une bonne connaissance de ce monde rythmé par les prières et enclos par des murailles de préjugés. Il fallait sans doute l’avoir plus ou moins vécu pour l’évoquer si fortement, et s’en être évadé pour en saisir si justement les mécanismes. Surtout, il fallait trouver une intrigue porteuse d’un statut si terrible de la femme, ce que Maylis a su faire justement en femme, investissant un personnage de jeune épouse mère éperdue dans une famille où les règles écrasent sa personne. A-t-elle forcé le trait en inscrivant aussi cette famille dans un cercle d’extrême droite : « Les Frères de la Croix » où la vertu du jeune mari est tout simplement de casser (et tuer) du gauchiste sous couvert de valeurs « françaises » et ultra-catholiques ? Vue la conjoncture actuelle, j’en doute et je pense cette lecture recommandable aussi pour cela. On pourra ainsi dans ce livre découvrir les arcanes des agissements d’une ultra-droite ultra-catho, étonnantes pour le quidam républicain, non seulement par ses références théoriques mais encore par ses actes militants au sens propre (militaire). La guerre sainte n’est pas, loin s’en faut, seulement le fait de musulmans ! Au demeurant, on est porté par la fuite à la fois désespérée et optimiste de la jeune mère s’échappant avec son bébé pour rencontrer des marginaux dans une campagne salutaire. Tout en restant interpellé par la foi et la culture profonde et corsetée de l’héroïne. Et aussi par le déficit inouï d’amour dans un univers dénué de cette valeur et où il faut la trouver au hasard d’une pérégrination rocambolesque. Epouse et mère sans plaisir, avec douleur et navrance en fait, l’héroïne connaîtra la jouissance seulement lors d’une brève rencontre. Je trouve l’écriture parfois un peu facile, notamment dans les suites de dialogue. C’est pourtant très maîtrisé et chargé de sens, bien sûr dans l’évocation de l’amour enfin connu, mais aussi et surtout dans l’évocation du délire fidéiste : « Ce soir, douze femmes résisteront au vice pour l’amour de Dieu. Sixtine est fière. Elle fait partie de ces nouveaux apôtres du nouveau temps. Une joie pure s’immisce dans son cœur. Elle n’est pas seulement une femme sur le point d’enfanter, mais une résistante, une combattante de Dieu, une héroïne de la chasteté. »

ENFANTS EN GUERRE (LEVY Marc, Les Enfants de la liberté, Ed. Pocket) :

Je n’ai pas l’habitude de lire un auteur adulé des médias tandis que tant d’autres se morfondent dans une méconnaissance navrante. Ce livre est réédité – et distribué – très largement par France-Loisir, rivale déloyale des librairies. De plus, certains critiques, tel Patrick Besson, trouvent dans ses lignes des « idées toutes faites ». Mais ce roman, tiré de la bibliothèque de ma mère, évoque des événements qui ont eu lieu à Toulouse pendant la Résistance où s’était engagé mon père. Deux raisons particulières de se plonger dans sa lecture… ce qui n’exclut pas toutes les autres.

Comment ne pas être ému par ce récit évoquant la toute jeunesse du père de l’auteur, Raymond, résistant à dix-huit ans (au pseudo de Jeannot), qui hante les rues de la ville rose avant d’être emprisonné à la prison Saint-Michel puis de s’évader du « train fantôme » errant plein de déportés vers les camps. Surtout, le parti pris de conter à la première personne en une pseudo autobiographie, est touchant, même s’il est plus ou moins réussi. On y retrouve des épisodes marquants de l’Histoire de l’Occupation à Toulouse, un dispositif artisanal pour lancer des tracts depuis les toits au passage de Pétain en visite, l’affaire Marcel Langer, guillotiné à la prison Saint-Michel, puis l’attentat contre le procureur qui l’avait fait condamner. Et encore l’attentat manqué au Cinéma les Variétés, dont furent victimes leurs auteurs évoqués malgré une étrange omission, celle du chef du commando : David Freiman. La Résistance est et reste pleine de mystères…

J’ai pris plaisir à suivre péripéties et états d’âme contés d’une écriture simple, sans effet, parfois confinant toutefois au banal de l’oralité (« un truc aussi vieux que le monde »), on l’a déjà dit. Si ce livre est prenant, je regrette pour ma part qu’il soit un hommage au père un peu sage, voire édulcoré, dans l’évocation d’une situation pourtant sauvage où les jeunes en question vivaient des péripéties et des passions souvent extrêmes. De plus, à voir l’abondance des « réussites » de Marc Levy (livres, films, BD…), je me demande si la place de ce père évoqué et invoqué, écrivain et éditeur, n’expliquerait pas, en partie au moins, la notoriété du fils. À sa décharge, l’auteur avait déjà largement acquis sa notoriété lorsqu’il entreprit ce livre inattendu.

Rien qui vaille d’en bouder la lecture pourtant. Cette histoire, celle de nos parents et aïeux, c’est la nôtre, tout simplement. Et rien ne serait pire que de l’oublier.

Francis Pornon.

QUAND UNE FEMME ECRIT LE MONDE :

Les Années, roman d’Annie Ernaux, ou le clou d’une œuvre humaniste.

Une fois de plus, le prix Nobel vient de couronner une œuvre que les prix littéraires germanopratins ont loupé (excepté le Renaudot). Je confesse avoir jusqu’alors omis de lire un livre de cette autrice. Illustration de la portion congrue qu’on donna (et que je donnai) aux femmes dans la littérature. Conseillé par des proches, je me suis plongé dans ce « roman ». Et bien m’en a pris puisque je ne tombai par dans un énième trajet nombriliste prétendant découvrir la lune au fond de soi-même. L’écrivaine y évoque la deuxième moitié du XXe siècle par une succession de notes, évocations à partir de photos ou en dérivant, semblant écrites de façon simpliste. Et pourtant, cet ensemble de « lambeaux » de récits qui tisse une toile apparemment sans canevas, hors formats en tout cas, transpire l’âme de décennies vécues. Après l’électro-choc de la nostalgie, on pourrait se lasser ou du moins trouver peu originales cette succession de choses vues, comme un air de déjà vu pour ma génération. Certaines voix s’élevèrent pour regretter que le Nobel aille ainsi à l’écrivaine du quotidien… au féminin. Pourtant, l’originalité en ce siècle, qui valait bien à mon sens les prix et fleurs obtenus, c’est que la société n’est pas absente et l’histoire encore moins, non pas soustraites de la littérature mais au contraire omniprésentes dans l’écriture dégagée de tout maniérisme précieux et de l’attendrissement réitéré pour soi-même. L’usage du « on » – si justement décrié dans le discours relâché – dit ici la similitude entre le je et le tu ou le il. « Je est un autre », clamait Rimbaud. Ernaux confirme. Les expériences ainsi écrites placent le lecteur en situation de les avoir vécues.

J’apprends avec intérêt qu’elle a qualifié cela d’ « autobiographie sociologique ». Et avec plaisir car il est ici profondément question d’écriture et de la vie en écriture, sans que cela évacue le reste : l’omniprésence de la société de marché et de son corollaire la société de consommation, avec un sentiment de ravage et de dégât causé par les nouvelles habitudes : Internet et l’étonnante transformation du monde en spectacle et surtout en discours.

Ce livre est tout sauf un livre d’introspection. Rien à voir du côté de Christine Angot ou des auteurs qui font de l’autofiction. C’est le meilleur éloge que j’en puisse faire. Quelques mots extraits parmi tant d’autres émouvants : « Elle était le centre d’un cercle qui n’aurait pu tourner sans elle, de la décision du lavage des draps aux réservations d’hôtel pour les vacances. Son mari est loin, remarié avec un enfant, sa mère morte, ses fils habitent ailleurs. Elle constate cette dépossession sereinement, comme une trajectoire inéluctable. »
C’est publié chez Gallimard et en Poche. Un beau cadeau d’étrennes pour le nouvel an, l’occasion de retrouver la lecture de livres, en ce temps où les écrans cachent la vie.

UN NOUVEAU NUMERO DE LA REVUE GIBRALTAR

Une revue dont la maxime est « Un pont entre deux mondes », paraît au Sud. Elle explore les avantages et les risques de cette région majeure pour l’Histoire. Ce numéro présente entre autres un dossier « littéraire » : Le roman noir des écrivains.

Gibraltar est de retour avec une carte blanche autour du roman noir avec cinq écrivains qui tissent le dossier de cette onzième saison. Pas de meurtres sordides ou de policiers à la recherche d’un tueur en série mais une autre façon de regarder ce genre – le “noir” – sous le prisme humain, social, des mondes méditerranéens :

• Interrogations métaphysiques et intemporelles avec le grand romancier espagnol Víctor del Árbol ;

• Trafic d’organes et décomposition sociale en Syrie avec Benoît Séverac ;

• Évocation de la folie et d’un mystérieux poisson en Corse avec Cécilia Castelli ;

• Récréation mafieuse et visite des splendeurs de Naples avec David Torres.

• Enfin, Francis Pornon nous transporte à Ibiza, pour une enquête express sur les pas d’une milicienne libertaire et de Raoul Villain, l’assassin de Jean Jaurès, en août 1936 durant la guerre d’Espagne…

Cette nouvelle me fut inspirée par un homme qui, au hasard d’un échange, me glissa l’anecdote de l’assassinat de Villain à Ibiza. Membre des Amis de Jean Jaurès à Toulouse, je voulus voir cette affaire reliée à l’acquittement de l’assasssin de Jaurès dans un procès scandaleux. Et il est question d’un jeune homme qui découvre une aventurière dans la vie de son arrière-grand-père…

GIBRALTAR est en vente en librairies et par le lien : http://www.gibraltar-revue.com

L’AVENIR A GRATTER

Lisez le roman d’Alexis RAGOUGNEAU :  Palimpseste, chez Viviane Hamy !

Un des multiples romans dystopiques paraissant actuellement, celui-ci confirme une vue pessimiste de l’avenir, assez partagée, au moins chez les auteurs. Jeune enfant d’un couple distordu (mère actrice de série et père historien), le héros est pris dans la rupture progressive du couple, en faveur de la mère qui remporte au début du succès. Puis, il l’est dans l’évolution du pays ayant viré au pouvoir d’une femme d’extrême droite dont le populisme retors fait réécrire l’histoire et rafler les livres pour les contrôler et interdire ceux dits dangereux. Sur une terre où il est difficile de vivre entre guerres et nature détruite, il fréquente une partie réservée de la tour des livres où il fréquente un ouvrage de son père sur un camp de concentration de nomades : le camp de Saliers (1942-1944). C’est alors qu’il se met à écrire sur ce livre même, entre les lignes, ce qui en fait une sorte de palimpseste. Nombre de pages du roman sont émouvantes par l’affection et à la fois le reniement du garçon envers ses parents et leur œuvre, tandis que, jouet d’un parti, il devient complice de calomnies envers son père et de fourberie envers sa mère. Sont brocardés au passage le voyeurisme et l’exhibitionnisme des réseaux, ainsi que bien des travers médiatiques contemporains, et surtout le révisionnisme. Avec des lignes fortes et simples comme ces ultimes : «Je marcherai vers la mer. J’y entrerai tout habillé. Le contact de l’eau froide me rappellera des souvenirs. Peut-être était-ce ici, sur cette plage-là précisément, que je me suis baigné la dernière fois. C’était il y a longtemps. Il y avait mon père. Il y avait ma mère. »  Belle histoire inquiétante, où l’on suit des rapports familiaux pris dans les démêlés du monde. L’insertion au long du récit d’extraits de textes concernant l’exclusion des indésirables, dérange souvent. De quoi justifier encore le titre de palimpseste à ce texte qu’il faut gratter pour en mesurer tout le contenu.

COMPRENDRE LE PRESENT AVEC LE PASSE :

Les éditions fourmillent de textes prétendant expliquer le présent. Par tous les petits bouts de la lorgnette, on raconte, on décrit, on commente. Etonamment, on semble ne pas se douter que notre temps est évolutif, du passé à l’avenir. Si bien que les littératures concernant passé ou avenir sont dites « de genre ». En est cause peut-être le désordre de faits et idées adoptant l’idéologie du « no future ». Or, cela est pourtant bien connu, l’Hisoire éclaire souvent le présent.

C’est ainsi que je me suis attelé à la lecture d’un roman d’Aragon : La Semaine sainte. De ce roman, l’auteur assura qu’il n’est pas un roman historique… ou bien que tous les siens le sont. Il relate la semaine de mars 1815 alors que Napoléon, débarqué de l’île d’Elbe, remonte vers Paris et que le roi Louis XVIII et l’ensemble de sa Maison décident de fuir la capitale. On y accompagne Sa Majesté, son entourage et son armée jusqu’à ce que le souverain décide de gagner la Belgique et l’on y suit des personnages historiques réels très nombreux, en particulier des maréchaux d’Empire ralliés depuis 1814 aux Bourbons, avec un personnage central : le peintre Théodore Géricault qui a renoncé à son art pour s’engager dans la carrière militaire.

De la plume d’un auteur dont on a dit pis que pendre en son temps, lui qui s’était fait champion des prolétaires et du communisme, voici que défilent des théories de noms et titres d’aristocrates pris par la débâcle devant l’Empereur Napoléon Premier, de retour lors des Cent jours. De quoi se demander comment l’auteur peut manier avec tant de connaissances tant de personnages. Et de quoi goûter la virtuosité et l’humanité des scènes de fiction, aventures personnelles de ces aristocrates pris dans les rets de l’Histoire. En suivant Aragon dans les arcanes de la pensée et de la sensibilité, on admire la parabole d’une société en déliquescence où les hommes cherchent à sauver leur peau dans le désastre, sorte de transposition du temps de la débâcle française devant l’armée nazie, voire de toute débâcle d’un pouvoir – passé et aussi présent, voire futur – dans laquelle certains cherchent une boussole.

J’avoue en outre atteindre l’admiration quand le narrateur prend du recul pour gloser sur l’art du roman capable de rétrospective mais aussi d’anticipation… Du grand roman, à notre époque où les confidences intimes tiennent lieu de littérature. Et de la grande intelligence.

Les Jeux Floraux (RMP 27/06/2022) :

Pour ma dernière chronique à la dernière émission d’ « Excusez-moi de vous interrompre », j’ai choisi un thème à la fois culturel et toulousain : les Jeux Floraux. Je puise encore dans mon Guide du promeneur curieux.

Le décor est situé place d’Assézat où une porte luxuriante ouvre sur la cour intérieure du plus magnifique hôtel du « pays de Cocagne ». À l’intérieur se suivent en étages, salons et bureaux de diverses académies savantes, depuis que le banquier Ozenne acquit l’hôtel et le légua à la municipalité pour les héberger. Au rez-de-chaussée s’étend une salle où se déroulent des manifestations culturelles, dont des salons littéraires (notamment celui de « Les Gourmets de lettres »), sous une statue de Clémence Isaure : patronne de la poésie à Toulouse. Cette figure est celle d’une femme ayant peut-être existé ou bien une allégorie très présente en la ville hantée par le mythe de la Dame belle et cultivée. Ici eut lieu l’aventure étonnante du négociant Pierre d’Assézat.

Au XVIe siècle, ce riche marchand de pastel, devenu capitoul, fit bâtir son hôtel en plein essor du commerce du pastel, cher et prisé en Europe car il servait à teinter en bleu clair : tissus, boiseries, etc.. Pierre étendait ses cultures dans tout le « triangle d’or » du Lauragais et c’est du port voisin de la Daurade qu’il envoyait ses productions dans de nombreux pays. Mais ce conte de fées a un envers que l’on évoque rarement. L’aventure se déroule au temps des guerres de religion. L’expulsion manu militari des « parpaillots » chasse de la ville le protestant Assézat qui intrigue, doit attendre des années le pardon du roi de France et se convertir au catholicisme. Mais arrive l’indigo, plante sud-américaine qui concurrence le pastel. La méfiance des banquiers lyonnais s’ajoute à de mauvaises années et, finalement, Assézat meurt ruiné, ses derniers biens saisis, mais redevient toutefois propriétaire de son hôtel. Splendeur et misère d’un négociant et d’un temps, inscrites dans les pierres d’un tel hôtel.

C’est sous le porche en fond de cour, qu’une porte donne accès au temple de la poésie séculaire : la fameuse Académie des Jeux Floraux. À Toulouse, malgré vacarme médiatique et prestige universitaire, on mesure la poésie à l’aune de trésors d’origine locale. Annoncée dès l’entrée de l’hôtel, reconnue la plus ancienne société savante d’Europe, celle-ci fut dotée du statut d’Académie en 1694 par Louis XIV. À l’origine Consistori del Gay Saber (consistoire du Gay Savoir), elle se veut héritière d’une tradition de sept siècles et prétend promouvoir la poésie et la littérature sous toutes ses formes. Chaque 3 MAI, elle remet salle des Illustres au Capitole, des « Fleurs » aux lauréats des différents concours qu’elle organise. Ainsi, des auteurs sont toujours couronnés à la suite de Ronsard, Victor Hugo et Chateaubriand. Selon la légende, Clémence Isaure aurait voulu par un legs, que l’Académie distribuât tous les ans ces « Fleurs d’argent pour inciter la jeunesse à l’éloquence ». Plus historique est la personne du troubadour Arnaut Vidal (originaire de Castelnaudary), le premier lauréat du Consistori, avec un sirventès (poème à sujet autre que l’amour) récompensé d’une violette d’or en 1324.

Autre dessous de l’histoire, cette institution fut jadis l’occasion d’une controverse au conseil municipal toulousain. Charles de Fitte, socialiste blanquiste, protesta contre la subvention à l’Académie composée de notables, selon lui « un foyer de réaction ». L’adjoint au maire Jaurès argua cependant que cette académie « est une vieille société littéraire et artistique qui a jeté un grand éclat à Toulouse et au dehors et a produit des œuvres vraiment remarquables » et qu’en conséquence il fallait poursuivre l’aide communale à cette société.

Sept « troubadours » auraient retrouvé la tradition en édictant des leys d’amor (lois d’amour). Il est certain qu’aujourd’hui participent à l’activité de l’académie, au titre de « Maître-es-jeux » ou « Mainteneur », des poètes contemporains en français et en occitan, intellectuels de talent et de conviction. Et parmi les prix attribués, nombreux sont ceux qui récompensent les productions de jeunes poètes aux concours et en actions de promotion de la poésie dans les établissements scolaires. Salutaire espérance – utopique ou volontariste – que restent présents et vivants, la langue et l’esprit du trobar (poésie d’amour) de leurs prédécesseurs troubadours des grands XIIe et XIIIe siècles.

INVITATION A TOULOUSE (RMP 21/06/2022)

 

L’Humanité magazine vient de publier cet article signé de ma main et dont je livre ici la plupart du contenu.

« Si tu viens à Toulouse, tu vas voir comme on peut aimer les façades en briques roses et comme on peut y ressentir l’aventure. Vieille capitale vibrante de vie, de jeunes la bouche en chœur et de mémés qui aiment la « castagne », aux terrasses des cafés résonnent à qui veut l’entendre, l’Histoire de héros anonymes et celle d’amours flamboyantes.

À l’envers du Capitole, le square de Gaulle recèle la mémoire du résistant Ravanel humilié, Jaurès et la rocambolesque récupération de son effigie, le bronze de Nougaro qui réécrivit la chanson Ô Toulouse. Passons place Wilson au jardin Goudouli, un poète occitan, phare dans la grande nuit tombée longtemps sur la langue d’oc. Ne ratons pas, sur telle façade Art déco, la mémoire de trois jeunes étrangers qui aimèrent tant la patrie des droits de l’homme qu’ils moururent d’apporter une bombe au cinéma Les Variétés où l’on projetait le film nazi « Le Juif Süss ». […]

Suivons le boulevard jusqu’au carrefour où se font face le bâtiment moderniste des Architectes associés et les hôtels bourgeois de la dynastie du papier à cigarette JOB. Écoute l’écho des Fabulous trobadors chantant en occitan révolte et amour courtois au quartier populaire Arnaud-Bernard.

Poussons vers la Garonne parfois turbulente, canalisée de quais oranges ou chocolat selon le temps, toujours emmitouflée de longues grappes de jeunes jusqu’aux aines des ponts. Et sourions à l’image du dôme vert-de-gris de La Grave, histoire du premier centre anti-cancéreux et de médecins résistants avec Joseph Ducuing, grande Histoire aujourd’hui galvaudée en opération immobilière !

Voici la façade des Beaux-Arts aux muses dévêtues devant le lieu de grandes grèves d’ouvrières des tabacs. Et l’hôtel d’Assézat que fit édifier l’éponyme négociant en pastel… banni dix ans en tant que protestant ! […]

Frissonnons devant la maison de l’Inquisition et la plaque au philosophe Vanini amputé de la langue et brûlé en place du Parlement. Rions dans la ruelle de L’Homme armé, baptisée « du sauvage » pour son appendice ma foi fort civil. La tour de l’ex-prison Furgole nous murmure l’épopée des communards toulousains et celle de résistants de tous poils ou imberbes puisque comptèrent parmi eux nombre de femmes. Histoire d’amour encore avec Jean Cassou, futur commissaire de la République parvenant à composer au cachot (uniquement de tête, sans papier ni crayon) des poèmes à ses pairs : Trente trois sonnets composés au secret, préface de François la Colère (Louis Aragon), paru aux Ed. de Minuit, 1944.

Allons sous les logis de Jean Jaurès, Pierre-Paul Riquet, Jean Calas (martyrisé puis réhabilité grâce à Voltaire), Mermoz aviateur et politique, […] sans oublier la « Belle Paule » qui subjugua le monarque, ni le Jardin des plantes commémorant les Justes et aussi les toulousaines tuant le chef croisé Simon de Montfort qui assiégeait la ville. Au pied des murailles de brique des Jacobins […] se télescopent présent aux couleurs mandarine et tant et tant d’histoires depuis le couvent, le clocher déquillé à la guerre de religion, le culte de l’Ētre suprême, l’armée et la cavalerie d’Espagne sous Napoléon, le congrès de l’unité du parti socialiste et… le lycée de vieux toulousains !

Viens encore au Vieux temple déserté depuis que les « parpaillots » survivants furent bannis dans les villes voisines, à la chambre de Saint-Exupéry en l’Hôtel du Grand Balcon, lieu de repos des « as » de l’aéropostale… et aussi de leurs bringues et de leurs amourettes.

Car c’est l’Amour, le fil rouge de notre balade […] en cette ville de […] la fin’amor. Ici, quand les rois de France étaient encore illettrés, troubadours et troubaïritz (femmes poètes) apprirent à l’Europe médiévale un nouvel humanisme, celui où la femme est au plus haut pour l’homme, objet de culte et de quête. Écoute en ces rues les chants occitans médiévaux, les raffinées poésies gasconnes et languedociennes, les chanteurs de nos jours et les voix de la Belle Paule, Clémence Isaure, dame Richarde, Azalaïs de Toulouse, la Dubarry et encore celles de tant de femmes contemporaines, actrices et témoins, amoureuses de notre temps. « C’est peut être pour ça qu’on te dit ville rose… » chantait Nougaro. Que tu soies dròlle (jeune) ou bien papé, femme fleur ou quelque peu macho, la ville te reçoit tout juste entrouverte et pourtant érotique, parée de toutes ses couleurs. À peine as-tu pris pied dans le désordre et les tons de ses trottoirs et de ses quais, sous ses façades de briques, que tu te sens déjà en « pays de Cocagne ».

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